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Le six août 1883, Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez monsieur Soukatcheff qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage en train, bateau et tarentass, dans ce feuilleton du Journal de Genève , paru du 12 mai au 27 mai 1887.


EN SIBÉRIE

 


VI - Vagabonds, émigrants, forçats, pèlerins et mendiants.

Nous avons vu les habitants des villes et ceux des villages; nous avons vu que, parmi eux, il y avait une foule de types divers. Or, tous ces gens ne sont pas venus dans ce pays de leur propre volonté; on peut les diviser en trois classes: les indigènes, les émigrants ou mieux les immigrants, et les déportés auxquels je rattache les descendants de déportés, de ceux qui avaient été envoyés par un gouvernement désireux de peupler d'une façon ou d'une autre le pays qu'un chef de brigands avait conquis au XVIe siècle et dont il avait fait hommage au czar. Ce don lui valut sa grâce.
Tout le monde sait que la Sibérie est le déversoir du trop plein de la Russie; mais pendant de longues années, il n'y eut pas de colons libres; le gouvernement n'admettait, comme colons, que ceux qu'il voulait bien lui envoyer. Aussi les forçats y constituent-ils une bonne part de la population; les uns sont cantonnés dans des prisons où on les fait travailler, d'où on les envoie balayer la neige ou réparer les routes; d'autres sont employés dans les usines et les fabriques; beaucoup travaillent aux salines situées près d'Irkoutsk. D'autres encore sont exilés dans les villages où ils doivent cultiver un lopin de terre ou couper du bois; ce sont en général des déportés politiques qui sont condamnés à ce genre d'existence; dans le nombre il y a cependant aussi des criminels ou de simples voleurs; ils sont sous la surveillance continuelle de la police et mal vus des paysans qui les accusent toujours de les voler; aussi leur existence est-elle très pénible.
Il y a encore, ou du moins il y avait les paysans que le gouvernement envoyait sans qu'ils eussent commis de crimes. Souvent on transportait ainsi la moitié d'un village par ordre et, naturellement, comme partout et toujours, ces gens qui auraient peut-être émigré de bon coeur et librement, n'avaient quitté qu'avec répugnance les terres auxquelles on les arrachait par la force.
Il y a enfin les fugitifs de toute espèce qui vont en Sibérie pour échapper à la justice de la Russie, tandis que les colons forcés ou les déportés font tout leur possible pour revenir dans la patrie. Je vous ai déjà dit quelques mots des émigrants libres que nous avions rencontrés sur les bateaux; c'est seulement après 1861, après l'émancipation des serfs par Alexandre II (que les paysans nomment toujours "le tzar libérateur") qu'il fut possible aux habitants des villages trop peuplés de partir pour chercher en Sibérie la place qui leur manquait chez eux. Encore ont-ils certaines formalités à remplir, des indemnités à payer à leur commune, qui entravent singulièrement leur départ.

***

Quelquefois un village entier se décide à quitter la patrie; alors 300 à 350 personnes vendent tout ce quelles possèdent, ne conservant que le strict nécessaire pour la route, puis tous s'embarquent sur les bateaux, et, arrivés à Tomsk, partent de là pour aller un peu partout à la recherche d'un emplacement favorable; ils ne connaissent rien, n'ont pu obtenir aucun renseignement et vont à l’aventure sans savoir ce qui les attend dans l'avenir.
Et cependant combien d'entre eux n'arrivent pas? Les maladies, le manque de nourriture en font mourir un grand nombre et lorsque c'est un père de famille qui disparaît, les survivants sont bien malheureux; leurs compagnons tout aussi éprouvés qu'eux ne peuvent les aider; ils sont réduits à aller mendier leur pain, de porte en porte, ne trouvant que le malheur où ils espéraient rencontrer l'aisance et la tranquillité. Pendant longtemps on ne s'occupa pas de ces gens; depuis deux ans, je crois, il s'est formé à Tomsk, puis à Tiumène, des bureaux de renseignements et de secours auxquels les émigrants peuvent s'adresser; je suis heureux de constater que cette institution prend de jour en jour plus d'extension, que l'on s'en occupe beaucoup et que l'on va fonder des bureaux semblables dans quelques villes de la Russie d'Europe.
Il sera alors plus facile à ces pauvres gens de connaître les bonnes places. Et certes il y en a encore beaucoup en Sibérie, où la terre est grasse et féconde; il leur sera plus facile de savoir quels sont les endroits déjà trop peuplés et ceux qui ne le sont pas, bien que le relevé de tous les villages ne soit pas encore établi d'une façon définitive.


Si ces immigrants deviennent de bons paysans, s'ils n’inquiètent pas les aborigènes, il n'en est pas de même d'autres individus, des vagabonds, qui sont fort nombreux. Ils se recrutent parmi les condamnés évadés, parmi ces colons forcés, mécontents de leur sort.
La taïga leur offre un sûr refuge pendant l'été, mais en hiver, quand le froid arrive, beaucoup vont se livrer aux autorités, rentrent dans les prisons, espérant bien avoir aux premiers beaux jours, un moyen de reprendre la clef des champs. Bien souvent on trouve l'un d'eux mort de faim dans la forêt, ou bien, à la suite de plusieurs vols, ils tombent entre les mains des paysans; alors ils n'ont aucune pitié à attendre; prompte justice en est faite: de tous ses ennemis, ce sont eux que le moujick déteste le plus.
Quant aux forçats, il ne faut pas croire que leur existence soit si terrible qu'on le dit généralement. Je ne veux pas faire l'apologie du système pénitentiaire russe, mais je pense qu'il est bon d'éclairer l'opinion que l'on a du knout et des verges. Les punitions corporelles ne sont plus si fréquentes ni si rudes; on est plus humain, et ceux qui parlent de mille coups de bâton ou de quatre mille coups de baguette feront bien de penser qu'ils sont en retard de quelque quarante ans et qu'il ne faut plus juger des prisons russes d'après ce qu'en dit Dostoïevski. Tout cela était vrai en 1850; mais depuis lors, tout a été amélioré: on ne meurt plus sous les verges, comme cela arrivait du temps du célèbre romancier; les peines sont adoucies, on a introduit le travail, on a constitué des ateliers de menuisiers, de charpentiers, de cordonniers, de tailleurs et autres. L'argent que les forçats gagnent en exerçant leur métier est divisé en trois parts: un tiers leur est remis tout de suite, un tiers entre dans la trésorerie de l’État et le dernier tiers est versé dans une caisse spéciale, destinée à être remise au prisonnier quand il aura fini son temps et qu'il sera libre.
On peut dire, d'une manière générale, que les améliorations sont nombreuses et les prisons mieux construites, moins malpropres, plus aérées qu’elles ne l'étaient auparavant. Je ne parle pas ici des prisons d'arrêt, où les forçats de passage passent la nuit ou se reposent avant de continuer leur route; celles-ci ont gardé l'ancien caractère et sont si délabrées qu'un forçat évadé, mais repris, pouvait dire à ses juges: "Messieurs, à ma place vous en auriez fait autant que moi; je n'avais qu'à soulever une planche avec la main pour sortir!"
Quelques prisonniers, ai-je dit, réussissent à s'évader. Que deviennent-ils donc? Ils font partie de cette troupe de malheureux, de vagabonds dont j'ai parlé plus haut. Quelques-uns arrivent en Europe et se gardent bien de rester en Russie; ce sont, en général, des déportés politiques; les autres restent en Sibérie.

*

Les pèlerins et les mendiants sont nombreux et les seconds usurpent souvent le titre des premiers pour se faire donner de plus larges aumônes. En voyage, on rencontre parfois sur la grande route des troupes de dix, quinze personnes des deux sexes, le bâton à la main, la besace au côté; ce sont de pauvres gens qui ont fait voeu d'aller à Kiew adorer les saints, se prosterner devant eux, ou à Jérusalem, visiter le tombeau du Seigneur; quelquefois ce sont des malheureux sans gîte et sans pain, infirmes, qui vont au fameux couvent de Lavra, à Kiew, ou ils trouvent un asile, les moines étant charitables et vivant pauvrement, dépensant tous leurs gains pour le soulagement des misérables.


Le peuple russe, le vrai peuple, celui des paysans, est religieux, mais ne comprend guère la religion sans la superstition. Les prêtres qu'il a sont souvent des ivrognes, des hommes cupides "aux yeux avides", disent-ils; on n'a pour eux que le respect dû à leurs habits; ce n'est pas le prêtre qu'on respecte, c'est la religion qu'il sert. C'est cet amour de la religion, des saints et de Dieu qui en pousse beaucoup à entreprendre des pèlerinages; à en juger par les prières qu'ils adressent au ciel, les paysans adorent plutôt les saints que Dieu, et le proverbe russe dit que ceux-là sont plus près de nous que le Créateur. Or, des saints, on en trouve un peu partout, mais surtout à Kiew, dans les catacombes; aussi, de tous les points de la Russie se dirige-t-on vers cette ville pour y faire ses dévotions.
Ceux qui entreprennent ce voyage sont sûrs de ne manquer de rien, si pauvres soient-ils; ils trouveront toujours des âmes charitables qui leur donneront asile et nourriture; au besoin, ils se chargent des voeux de plusieurs familles qui leur donnent un paiement pour cela.
Tout autres sont les mendiants; ils sont pressants, hardis même, ne vous quittant pas avant d'avoir reçu une obole; ils s'installent partout, dans les rues, au marché, à la porte des églises, viennent sonner chez vous et sont si nombreux que vous seriez bientôt ruinés si vous vouliez secourir tous ceux qui se jettent à vos genoux. Il y en a qui font ce métier depuis leur enfance; l'un d'eux me disait ne pas se rappeler avoir exercé une autre profession.
On a organisé une société de bienfaisance; on leur a fait des distributions d'argent, des distributions de billets pour des repas gratuits, on leur a cherché du travail, mais nombre d'entre eux ne veulent pas travailler, et tel mendiant ou telle mendiante à qui vous venez de donner quelques kopeks est trouvé peu après ivre mort dans la rue; dès qu'ils ont de l'argent, ces gens vont le dépenser au cabaret. Aussi la distribution des secours ne se fait-elle qu'avec de grandes difficultés; on a ouvert des asiles pour les vieillards, pour les vieille femmes, quelques-uns restent, d'autres sont incapables de vivre en bonne intelligence avec leurs semblables; ils se querellent continuellement, s'échappent et reprennent leur vie errante à travers les cabarets.
La cause de cette immense quantité de mendiants est certainement la fainéantise et la fainéantise générale provient peut-être du fait que je vais rapporter. Il n'y a pas longtemps, cinq ou six ans au plus, les riches Sibériens faisaient faire, sur la place publique, d'importantes distributions de roubles et d'eau-de-vie à tous ceux qui venaient se présenter. Cet usage s'était répandu et perpétué, et beaucoup de gens trouvaient ces moyens d'existence trop commodes pour ne pas en profiter.
Peut-être, à la longue, cette misère, due en grande partie à l'eau-de-vie, disparaîtra-t-elle; c'est possible, mais il n'en est pas moins vrai que l'abus de cette boisson est le plus terrible fléau de la Sibérie; aussi bien ces gens sentent-ils le besoin de se réchauffer en buvant quelques verres d'eau de feu par les terribles gelées de l'hiver. La statistique prouve que, dans les villes, la plupart des vols sont commis par des ivrognes; quand vous avez été dévalisés pendant la nuit dans une rue, vous pouvez être sûrs que les objets volés se trouvent chez un cabaretier qui a donné quelques petits verres en échange.
Que cette dernière phrase ne vous inquiète pas; il n'y a pas plus d'attaques nocturnes à Irkoutsk que dans toute ville européenne ayant la même vie que la capitale de la Sibérie. Les vols dans les maisons sont peut-être plus nombreux, on en est quitte pour s'enfermer avec soin; mieux vaut se prémunir et ne pas trop compter sur la police, dont le service laisse beaucoup à désirer.

Dernière mise à jour : ( 06-03-2008 )
 
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Avant La Lettre

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Journal d'une fusion, par Dominique Flaux, Janvier 1998

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Un journal témoin de son temps - Histoire illustrée du Journal de Genève 1826-1998, Slatkine, 1999

Requiem pour le temps perdu, par Pierre Engel, Association des Amis du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, 2002.

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Vu par Stephff
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20 dessins au 09.05.08

Feuilleton du JdG

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Le 6 août 1883, Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez Monsieur Soukatcheff qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage en train, bateau et tarentass, dans ce feuilleton en 7 parties (recouvrant 16 épisodes) , paru du 12 mai au 27 mai 1887 dans le Journal de Genève.
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