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Le six août 1883, Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez monsieur Soukatcheff qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage en train, bateau et tarentass, dans ce feuilleton du Journal de Genève , paru du 12 mai au 27 mai 1887.


EN SIBÉRIE

 


V - Neige et glace. Les saisons.

La plaine est blanche, les villes et les villages sont blancs; de tous côtés, aussi loin que la vue peut s'étendre, n'apparaissent que des teintes blanches; seule, sur les pentes de la montagne, une forêt de sapins, fait une tache sombre sur l'uniformité de ce fond. Le thermomètre marque - 37° Réaumur ; c'est "une gelée qui grince", comme disent les Sibériens, une de ces gelées si fortes que le moindre bruit prend les proportions d'un tonnerre, et nous sommes en route pour aller, à 20 kilomètres de la ville, chercher un sapin qui servira aux enfants d'arbre de Noël. Il est deux heures du matin.
Prévoyant que nous aurions de la peine à trouver ce que nous cherchons, que nos chevaux auraient au retour une lourde charge à traîner, nous étions partis de fort bonne heure, la nuit étant, comme presque toujours, d'une pureté remarquable. Du reste, couverts de pelisses qui nous cachaient entièrement, coiffés de bonnets de fourrure et chaussés de bottes de feutre, nous n'avions absolument rien à craindre du froid et nous nous étions plus ou moins assoupis dans le traîneau, nous en remettant au flair et à l'intelligence de nos chevaux pour trouver le bon chemin. Peu à peu le ciel s'éclaircit, une clarté jaunâtre parut à l'Orient, se changea bientôt en une lueur rose, puis rouge et le soleil se montra éclatant teignant la neige d'une couleur pourpre qui rendait le paysage encore plus beau; jamais, en aucun pays, je n'avais vu un lever de soleil si imposant et si magnifique.
Nos chevaux allaient au petit trot, les traîneaux glissaient tranquillement sur la neige durcie et nous nous étions complètement réveillés, admirant le tableau que nous avions devant les yeux. Tout à coup, dans le lointain, un léger bruit attira notre attention; on aurait cru entendre une sonnerie; mais quelle église pouvait déjà appeler les fidèles à la prière? Plus nous avancions, plus le bruit devenait distinct; enfin nous pûmes distinguer que ce joyeux carillon provenait des clochettes d'un attelage, et presque aussitôt apparut, à un coude du chemin, un traîneau fermé, une de ces caisses de coupé sur patins appelées vasoks dans le pays. Ce véhicule était attelé de trois chevaux de poste; il venait à notre rencontre au grand galop; des claquements de fouet, le bruit du frottement des patins sur la neige, un tourbillon blanc, et le traîneau avait déjà passé, et le gai carillon se perdait dans le lointain.
Plus loin, il nous sembla que nous avions eu trop de confiance en nos bêtes; nous avions perdu notre chemin, plus de deux pieds de neige couvraient le sol et ce n'était qu'avec de grands efforts que nos chevaux avançaient; un paysan nous remit dans la bonne route et nous pûmes atteindre le but du voyage, couper quelques sapins et revenir à la maison sans autre incident.
Nous étions en plein hiver, un de ces magnifiques hivers sibériens, frais mais secs, au ciel toujours bleu; il semble que ce soit là la véritable saison du pays; alors tout est beau, on se sent joyeux malgré l'épaisse couche de neige, des promenades s'organisent chaque jour; on ne regrette nullement l'été, bien au contraire, et cependant on en profite, de l'été; il est si court qu'il est bien vite passé.

Mais, chose à remarquer, parmi les plaisirs que procure l'hiver, il en est un qui est fort rare: dans un pays où la glace ne manque certes pas, les patineurs sont très peu nombreux. Aussi bien ne doit-on pas s'imaginer que, s'il y a beaucoup de glace, il s'ensuive nécessairement que toutes les rivières forment une surface unie comme un miroir.Loin de là; il en est, l'Angara par exemple, où l'on n'a souvent devant soi qu'une agglomération de glaçons de toutes formes, qui rendent le patinage difficile. Or c'est au moment de la prise, comme au moment de la débâcle, que les communications sont le moins faciles. Pendant deux ou trois jours il est impossible de passer d'une rive à l'autre, pas plus en bateau qu'autrement; l'essayer serait une témérité, et bien souvent c'est ce qui cause les grands retards de la poste.


Cependant, ces dernières années, les amateurs de patinage sont devenus plus nombreux; jeunes gens et jeunes filles s'en donnent à coeur joie, sans, pour cela, perdre l'excellente habitude des glissades. Dans ce but on organise quantité de promenades: dans un grand traîneau attelé de trois, quatre ou cinq chevaux et pouvant contenir six personnes, on se rend à un village voisin de la ville. On choisit généralement un endroit élevé au-dessus du fleuve, là se trouve presque toujours une pente sur laquelle on verse de l'eau, formant ainsi une véritable montagne de glace. On vient là, en enfants, uniquement pour le plaisir de se "luger" sur cette pente, quelquefois longue et roide, au bas de laquelle le fleuve (ou un bras du fleuve, car les bras sont toujours plus unis) s'étend en droite ligne sur un long espace et c'est une grande joie de se sentir glisser ainsi avec rapidité. Il est vrai que le plaisir est moins grand quand il s'agit de remonter, mais on ne peut pas tout avoir et partout il y a quelque petit désagrément.

*

J'espère que maintenant vous ne me reprocherez plus, comme vous avez pu le faire auparavant, de vous parler de la Sibérie et de ne pas vous parler de l'hiver. La saison froide est longue, il est vrai, et les Sibériens ont une singulière façon de vous le dire; quand on reproche à leur contrée le peu de durée de l'été, ils vous répondent invariablement: "Vous avez raison, l'hiver dure neuf mois, mais ensuite, pendant trois mois, nous avons continuellement et continuellement l'été." D'ailleurs ils ont raison d'aimer leur pays; le climat est excellent; le froid est vif, mais, comme je l'ai déjà dit, il est sec et le vent est rare en hiver.
L'été, par contre, est très chaud, et si la différence entre les deux maxima d'été et d'hiver atteint 60°, on n'a pas à s'en plaindre, vu la régularité relative de la température; je dis relative, parce que, les journées étant chaudes dans la belle saison, les nuits sont froides: dès que le soleil s'est caché, la chaleur disparaît pour faire place à une température très fraîche; il y a fort peu de nuits chaudes.
La chose la plus curieuse que j'aie remarquée est le passage brusque, sans transition pour ainsi dire, de l'hiver au printemps ou plutôt à l'été, car, en réalité, il n'y a que deux saisons. On est tout étonné, un matin, en se réveillant, de voir des feuilles aux arbres. Tout cela a crû presque en une nuit et si quelqu'un voulait voir pousser, sinon l'herbe du moins les plantes, je lui conseillerais d'aller en Sibérie; il y pourrait faire ses observations.
La flore est très riche; il y a nombre de fleurs et parmi elles beaucoup ne possèdent pas encore de noms scientifiques; j'ai toujours regretté de ne pas connaître la botanique pendant mon séjour en ce pays, car, si la flore est riche, la végétation générale l'est tout autant; en certains endroits elle est luxuriante. D'immenses forêts couvrent une grande partie du sol et la taïga si fameuse n'est qu'une espèce de forêt vierge, avec ses jeunes arbustes et ses vieux géants couchés sur la terre, morts de vieillesse ou frappés de la foudre.
Malheureusement les incendies sont fréquents, les habitants du pays gâtent les arbres, les tuent ou en prennent l'écorce pour faire des boîtes ou des vases à lait et c'est ainsi que se gaspillent les immenses richesses de la terre sibérienne
Mais en ceci comme en toute autre chose, on compte là-bas que, dans un avenir plus ou moins éloigné, tout ira mieux, que l' État fera soigner ses richesses connues, qu'il en découvrira de nouvelles et l'opinion générale est que ce pays est "le pays de l' avenir", mot bien vague et bien banal, direz-vous; il y a bien des pays qui sont honorés de ce titre, mais peu sont susceptibles d'être colonisés et gouvernés comme l'est celui-ci. C'est mon humble opinion et j'espère que ces courtes études ou descriptions vous la feront partager.


Dernière mise à jour : ( 06-03-2008 )
 
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Avant La Lettre

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Journal d'une fusion, par Dominique Flaux, Janvier 1998

Autres ouvrages sur le même sujet :

Une exécution sommaire - la fin du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, par Antoine Maurice, Pascal Praplan, Raoul Riesen, Pierre de Senarclens, Marian Stepczynski, Georg Editeur, 1998

Un journal témoin de son temps - Histoire illustrée du Journal de Genève 1826-1998, Slatkine, 1999

Requiem pour le temps perdu, par Pierre Engel, Association des Amis du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, 2002.

En dessins

Vu par Stephff
Tibet, Chine, Jeux olympiques
20 dessins au 09.05.08

Feuilleton du JdG

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Le 6 août 1883, Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez Monsieur Soukatcheff qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage en train, bateau et tarentass, dans ce feuilleton en 7 parties (recouvrant 16 épisodes) , paru du 12 mai au 27 mai 1887 dans le Journal de Genève.
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