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Récits de voyage d'Albert
Roussy en
Sibérie
Le six août 1883,
Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève
pour se rendre à Irkoutsk chez monsieur Soukatcheff qui l'a
engagé comme précepteur de langue française pour
ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage
en train, bateau et tarentass,
dans ce feuilleton du Journal de Genève ,
paru du 12 mai au 27 mai 1887.
EN SIBÉRIE
IV- Villages et villes;
Irkoutsk
Qui a vu un village sibérien les a tous
vus: c'est partout et toujours, d'un bout à l'autre du pays,
la même rue longue et large, bordée de maisons basses.
Ces demeures n'ont pas besoin d'architecte et, comme tout paysan
russe est doublé d'un charpentier, qu'il possède une
bonne hache, il a vite fait de se construire une habitation commode
pour lui et les siens. Il est très intéressant de voir
avec quelle adresse ces hommes manient la hache; s'agit-il de couper
une poutre, ils le font aussi bien, aussi franc que s'ils l'avaient
sciée; ils l'aplanissent de telle sorte qu'on pourrait la
croire rabotée.
Quand les arbres sont coupés, qu'ils
sont dépouillés de leur écorce, divisés
en poutres de diverses grandeurs et partagés en deux dans le
sens longitudinal, les diverses pièces de la charpente ainsi
obtenues sont disposées à terre à leur place
respective; on pratique ensuite des entailles qui servent à
les fixer les unes aux autres et l'on ajuste les diverses pièces;
ensuite on fait les portes et les fenêtres. Les interstices ou
les fentes sont remplis d'étoupe et la maison est prête,
après qu'elle a été divisée en chambres;
il n'y manque qu'un poêle et des meubles.
Le poêle est
construit en briques, blanchi à la chaux et sur l'un de ses
côtés on établit une plateforme, destinée
à servir de chambre à coucher aux enfants, qui sont
toujours prêts à préférer ce coin à
tout autre, malgré les nombreuses blattes qui y ont établi
leur séjour.
Ces maisons ont quelquefois des fondements de
pierres ou de briques; d'autres fois elles n'en ont pas.
Presque
chaque habitation est entourée d'une cour close d'une haute
palissade en planches, et sous un hangar sont relégués
charrettes et traîneaux, tandis qu'à l'écurie un
cheval et une vache se partagent la place et la nourriture.
Cependant
il y a une maison plus belle que les autres, c'est la station
postale; à la description que j'en ai déjà faite
j'ajouterai que la cour est plus vaste qu'ailleurs, et que, devant le
portail, se trouve un pilier de bois sur lequel est inscrit le nombre
de verstes séparant la station de Moscou et de St-Pétersbourg
et, quelquefois, de la ville voisine. L'église, elle, est en
général à l'extrémité du village;
dans les endroits pauvres et peu habités elle est en bois,
dans les endroits riches elle est en briques, peinte en blanc et
surmontée d'un clocher, flanquée parfois de clochetons
à la toiture verte.
Çà et là, dans la
grande et unique rue, quelques boutiques d'épicerie et autres,
un ou deux cabarets, témoins de nombreux scandales dus à
l'eau-de-vie, qui est la principale, sinon la seule boisson que l'on
y débite.
À quelques verstes du village, vous
apercevez de temps en temps un bâtiment construit comme les
autres maisons, mais dont les poutres sont recouvertes de planches,
et les fenêtres grillées; aux quatre coins se trouvent
des guérites rayées en jaune et en noir. C'est la
maison d'arrêt, le lieu de repos pour la nuit de ces troupes de
forçats que nous avons rencontrées; c'est là que
ces gens doivent dormir, se tenant les uns contre les autres pour ne
pas geler, le froid régnant en maître dans cette demeure
dont les fenêtres aux vitres brisées lui laissent libre
entrée; c'est là qu'ils s'entretiennent à voix
basse de leurs plans d'évasion, de leurs crimes, se disant
tous innocents ou ne s'accusant que de vétilles, parlant de
leur vie future, de ce qu'ils ont entendu raconter sur les
souffrances à endurer en prison, apprenant à se
connaître les uns les autres, distinguer les bons des mauvais,
les bons c'est-à-dire ceux qui ont du courage, de la volonté,
de la hardiesse; les mauvais, ceux qui se courbent, soumis, sous le
bâton du caporal.
Et la vue de ces "misérables",
hommes vivants privés de la vie du monde, séparés
de leurs semblables, vous revient à la mémoire dans le
cimetière, un peu plus loin, enclos solitaire, entouré
de palissades, planté de quelques arbres et parsemé de
simples croix de bois sans noms; mais ceux qui gardent le souvenir
des proches ou des amis disparus reconnaissent bien, sans avoir
besoin d'inscriptions pour cela, l'endroit où on les a
ensevelis.
Ce n'est pas
seulement dans le cimetière qu'il y a des croix. Combien de
fois, perdant le cours de mon voyage, ai-je vu une croix plantée
soit sur le bord du chemin soit au milieu d'un champ! Ne sachant que
penser, j'interrogeai le postillon, et il me répondit que
c'était un monument élevé au souvenir de quelque
voyageur mort assassiné ou gelé en cet endroit. Alors,
comme les paysans ne savent qui il est, ni d'où il vient, ni
quelle est sa religion, ils l'ensevelissent à la place même
et élèvent une croix sur sa tombe.
Et maintenant que
je vous ai décrit l'aspect d'un village, j'ajoute pour
compléter le tableau que, dans la journée, on rencontre
plus de pourceaux, de vaches et de chiens que d'êtres humains.
***
Cela dit, voyons
quelle est la façon de vivre des habitants, quel est leur
intérieur, leur travail et leur conduite. Mais, lecteurs, ne
vous effrayez pas; ce n'est pas une étude que je vais vous
présenter; ce ne sera, autant que faire se peut, qu'un simple
récit.
C'est un dimanche que nous traversons pour la
première fois un village en Sibérie, et tous les
habitants, les hommes, les femmes, les enfants, étaient assis
sur un banc devant leur porte, à causer, peut-être de
leurs récoltes, peut-être de choses moins sérieuses.
Les
jeunes gens et les jeunes filles jouaient dans la rue, chantaient ou
dansaient, ou même chantaient et dansaient, accompagnés
des sons de la "balalaïka", sorte de guitare primitive
à trois cordes. Tous étaient en habits de fête,
et quand je parcourais un village un jour ouvrable, j'avais peine à
reconnaître, sous les sales vêtements dont les paysans se
couvraient, les mêmes hommes que j’avais vus le dimanche,
vêtus de blouses rouges ou bleues, de pantalons noirs et de
bottes bien propres. Ces gens sont, ce jour-là, d'une
excessive propreté; je crois que pas un d'eux ne laisse passer
le samedi sans aller prendre un bain, un de ces fameux bains de
vapeur, dans la maison construite ad hoc et facilement reconnaissable
à son drapeau rouge.
Mais parmi tous ces paysans causant
entre eux, bien peu ont l'air d'être gais et si leur gaîté
s'exprime par des chants, ces chants sont lents et tristes. Leur
caractère est du reste assez peu facile à connaître;
ce n 'est qu'après les avoir vus souvent, avoir beaucoup causé
avec eux que vous pouvez savoir ce que renferme leur cerveau;
parlez-leur et vous serez surpris de la justesse de leurs idées
et des raisonnements qu'ils font.
Ce que je pensais de ces moujiks
n'était nullement en leur faveur; j'ai été
content de voir que je m'étais trompé et que je ne
trouvais pas un être abruti par le servage, mais un individu
intelligent, comprenant fort bien où se trouve son avantage,
n'ayant qu'un défaut, un vice qui est cause de beaucoup
d'autres, l'ivrognerie.
Lorsqu'ils sont dans leur état
normal, ce sont les gens les plus serviables du monde. Souvent,
lorsque la poste n'avait pas de chevaux à me donner, je
m'arrêtais chez un paysan pour lui louer les siens. Tout ce
qu'il pouvait nous offrir, quand nous lui demandions à dîner,
il nous le donnait et la modicité des prix m'a toujours
étonné. Puis, en causant avec lui, j'ai été
généralement bien instruit des affaires du pays,
j'entends au point de vue agricole et économique, car, au
point de vue politique, ces gens-là sont très réservés
(plutôt par ignorance que par prudence). Du reste parlez un peu
du czar et vous verrez comme ils l'aiment; pour eux il est presque
l'égal de Dieu, il est tout puissant et ils ont le sentiment
qu'il les protège contre tous leurs ennemis. Ce n'est pas sa
faute, certes, si depuis quinze ans, le prix de toutes choses a
augmenté.
Je disais que le moujick ne s'occupe pas de
politique, et je maintiens mon dire; cependant, si quelqu'un lui
montre un point quelconque dans le grand monde des idées, il
fixe son attention sur ce point et il est difficile de décrire
les bouillonnements que la réflexion excite dans son
imagination.
Depuis quelque temps, du reste, il semble que le
peuple se relève de plus en plus. On a fondé des écoles
un peu partout, et elles sont très fréquentées,
aussi bien celles de l'État que celles dues à de
généreux particuliers; il est à regretter que
dans certaines localités les maîtres ne soient pas à
la hauteur de leur tâche, mais ce n'est là qu'une
exception.
L'agencement et
l'ameublement de quelques écoles m'ont surpris par leur
commodité et leur point extraordinaire d'avancement; ces
établissements pourraient en remontrer, sur ce point, à
beaucoup de nos collèges. Dans plusieurs villages, où
une école n'existe pas, c'est le prêtre qui, moyennant
une très faible rétribution, se charge d'instruire les
enfants.
Il va de soi que les leçons ont peu de régularité
en été. Au temps où les travaux des champs
réclament tout le monde, car c'est là pour le paysan ce
qu'il y a de plus important, la source de son existence, de son
bien-être, sinon de sa richesse. En effet, il ne tient qu'à
lui d'être heureux; s'il savait mettre de côté le
superflu des bonnes années, il n'aurait rien à craindre
pour les mauvaises, pour les années de sécheresse.
Malheureusement, ce n'est pas ce qui arrive, et l'on voit trop
souvent de pauvres moujicks, obérés de dettes, tomber
sous la dépendance d'un individu plus prudent qu'eux, d'un
individu qui les pressure et finit bientôt par acquérir
la suprématie sur tout le village. Bien souvent, cet homme est
un juif et c'est à cela, en partie du moins, qu'il faut
attribuer la haine que le paysan russe a pour l'israélite.
Ce
juif usurier, cauteleux, puis impératif, n'est pas son seul
ennemi. Il en a encore bien d'autres. Il y a quelques années
il fallait regarder comme tels divers fonctionnaires qui avaient plus
d'impudence que de conscience et qui accablaient la contrée
d'impôts plus ou moins ordonnés par l'autorité
supérieure. Heureusement, sous ce rapport, la situation, sans
être encore ce qu'on pourrait désirer, a l'air de
s'améliorer de jour en jour. Le gouvernement a ouvert l'oeil
et la surveillance est devenue plus sévère.
Il y
aurait une étude intéressante à faire sur les
réformes réalisées pendant ces dernières
années; mais c'est un simple récit que je me suis
proposé de faire; aussi, laissant de côté ce
sujet, je dirai quelques mots des villes sibériennes, de leur
aspect, de leurs habitants et de leur vie. C'est surtout d'Irkoutsk
que je vous parlerai parce que c'est là que j'ai fait un
séjour assez long.
Parmi les voyageurs qui ont traversé
la Sibérie, il en est qui ont trouvé telle ville jolie
et coquette; tandis que d'autres en emportaient une fort mauvaise
opinion. Je sais bien qu'en fait de goûts, il peut y avoir des
divergences, mais là n'est pas la raison de la diversité
de ces appréciations. Le véritable motif, le voici: les
uns avaient vu la ville en été, les autres en hiver; et
j'ai pu constater qu'il fallait les voir en hiver pour les trouver
jolies.
En été ces constructions en bois, aux toits
noirs, gris ou blancs, selon leur degré de vétusté,
rangées le long d'une rue boueuse couverte de paille ou de
fumier, avec des trottoirs en planches mal jointes qui constituent de
véritables casse-cous, ont un aspect misérable et
presque sordide; mais en hiver, quand la neige est tombée,
lorsque la gelée l'a durcie, la route est blanche comme les
toits; toute distinction de couleurs a disparu et l'on n'use pas des
trottoirs: tout semble plus propre et plus gai que pendant la saison
chaude.
Ce n'est pas à dire cependant que l'on ne trouve
que des maisons en bois et des rues sales, non, dans les deux ou
trois grandes villes de Sibérie, il y a aussi des habitations
en briques, et, si l'extérieur n'a rien de remarquable, on est
souvent émerveillé en visitant l'intérieur. La
première fois que j'eus l'occasion d'aller visiter un russe
riche, le fiacre me déposa devant une grande bâtisse en
briques blanchies à la chaux, ressemblant beaucoup plus à
une caserne qu'à la demeure d'un particulier. Ma première
pensée fut que ce millionnaire devait être un avare.
Mais, dès que j'eus dépassé le seuil, que je fus
entré dans l’antichambre, puis dans le salon, et, de là,
dans le cabinet de travail, je fus étonné, ébloui.
Des meubles magnifiques, des tableaux de maîtres, des draperies
splendides, des objets d'art en quantité et une profusion de
fleurs et de plantes de tous les pays firent bientôt
disparaître ma première impression et je me souvins du
proverbe russe "On reçoit d'après l'habit, on
congédie d'après l'esprit".
Certes, il y a des
appartements où tout est riche, mais de mauvais goût, où
les tableaux sont remplacés par d'affreuses
chromolithographies qui font tache dans les salons, mais ce n'est pas
le cas de toutes les maisons, et je pourrais citer, à Irkoutsk
même, telle maison remarquable par sa galerie de tableaux.
Comme je
l'ai dit, l'impression générale que l'on rapporte en
été de toutes ces villes est celle de la saleté.
Les rues, en l'absence de pierres, sont en terre battue, les canaux
font défaut ou sont mal construits, et par les jours de pluie,
certains endroits sont impraticables aux piétons. La boue gêne
la circulation, quelques rues deviennent de véritables
cloaques, et il n'y a rien d'étonnant à constater la
fréquence des épidémies.
En outre, lorsque
les chars de foin arrivent le matin de la campagne au marché,
il en tombe toujours à terre une partie qui ne s'enlève
pas et qui se transforme en fumier. Je me suis laissé dire que
lors du grand incendie qui dévasta Irkoutsk en 1870, une
maison ne put être secourue par les pompiers, parce que la rue
elle-même brûlait; cela suffit à donner une idée
de l'entretien des rues de la ville. C'est, du reste, à la
suite de ce grand incendie qu'il est défendu de construire des
maisons de bois sur la grande rue.
Cet état de choses
surprend d'autant plus le visiteur que, de loin, lorsqu'on aperçoit
ces villes, comme Atchinsk, sur une falaise dominant une vaste plaine
ou comme Krasnoïarsk, du haut d'un cercle de collines ou de
montagnes qui les entoure, elles vous paraissent proprettes, jolies,
élégantes. La désillusion est navrante, sauf
pour Krasnoiarsk, qui m'a paru plus propre que les autres villes.
Ce
qui compense heureusement ce défaut, c'est la profusion de
fleurs qu'il y a partout; aux fenêtres et dans les
appartements. Il semble que, ne pouvant en jouir longtemps dans les
champs et les prairies, les habitants de ce pays tiennent à
les conserver chez eux. Il n'est habitation de pauvre apparence qui
n'ait un ou deux vases de géraniums ou de lys à ses
fenêtres. Mais quand en se promenant, on arrive au jardin qui
devrait renfermer des arbres séculaires et magnifiques,
puisque toute la contrée n'était auparavant qu'une
vaste forêt, on ne trouve rien de beau. Il semble qu'il eût
été facile de conserver une partie du bois. Peut-être
ce dédain provient-il de la grande profusion d'arbres dans les
environs, comme l'amour des fleurs provient de leur rareté.
Quant à la disposition des jardins, aux chemins et aux
parterres de fleurs, c'est à Krasnoïarsk seulement que
j'ai rencontré quelque ressemblance avec nos promenades
publiques.
***
Un jour, à
Irkoutsk, j'étais au jardin public, à écouter la
musique militaire, lorsque le bruit se répandit qu'un incendie
venait d'éclater. Curieux de voir la manière de s'y
prendre des pompiers du pays, je partis à la hâte et
arrivai sur le lieu du sinistre en même temps que plusieurs
pompes qui accouraient au galop de leurs trois chevaux. La manoeuvre
était exécutée d'une façon insuffisante;
on voyait cependant que ce qui faisait défaut, c'était
uniquement l'exercice.
D'ailleurs tout est fort bien organisé;
les chevaux sont toujours prêts à être attelés,
les pompiers prêts à partir, et dès qu'ils sont
en route, malheur à qui se trouve sur leur passage; ils ne
font attention à personne; les clochettes fixées à
la douga avertissent tous les passants et les équipages de
prendre garde. Dès qu'il y a un incendie, le veilleur qui,
jour et nuit, est de garde au haut d'une tour située à
côté du hangar des pompes, sonne la cloche; les
habitants de la ville sont avertis du quartier dans lequel le
sinistre s'est déclaré, de jour par des boules, de nuit
par des lanternes de diverses couleurs suspendues à des
intervalles plus ou moins grands au haut de la tour.
Comme il n'y
a pas de machine hydraulique pour distribuer l'eau dans la ville, on
a recours, en cas d'incendie, à des puits placés dans
les différents quartiers; ces puits sont placés
au-dessus de sources et servent en même temps de réservoirs.
Quant à l'eau nécessaire aux habitants pour leur
consommation journalière, ils vont la chercher à la
rivière ou l'achètent à un homme qui en fait
commerce et qui se promène dans les rues avec son cheval et
son tonneau.
Les puits dont
je parlais plus haut sont parfois placés près d'une
vaste place occupée par un marché; il y a plusieurs
marchés et chacun est affecté plus spécialement
à certaines marchandises. Le foin et le bois se vendent sur
une place, le pain et les chiffons sur une autre, les légumes
et le gibier sur une troisième. Mais partout on rencontre les
mêmes vendeurs de boutons, de gaufres, de vieux habits, de thé
chaud, et ce ne sont pas eux qui font les moins brillantes affaires.
Au marché aux légumes une place est réservée
aux Chinois qui vendent des fruits gelés, des marrons, des
pâtes de rose ou autre chose; les fruits frais, pommes, poires,
oranges, raisins viennent de Russie et se vendent dans des boutiques
en sous-sol des principales rues de la ville, chez des Tatares qui
ont fait de ce commerce leur spécialité.
Sauf ceux
qui sont situés sur la Grande Rue, les magasins sont, en
général, de chétive apparence. Il en est
cependant de fort bien agencés. Comme dans les villes
européennes, les uns sont consacrés à un genre
déterminé de marchandises, aux nouveautés, à
l'horlogerie, à la librairie, à la confiserie, aux
vins; mais il y a aussi de véritables bazars où l'on
trouve tout ce que l'on veut: sucre, thé, café, tabac,
bonbons, vins, papiers, jouets, etc.
En fait d'industrie, les
seules qui réussissent sont les fabriques de cigarettes et
d'eau-de-vie; tout autour de la ville il y a encore des briqueteries
qui occupent un grand nombre d'ouvriers et à 25 kilomètres
se trouvent des salines comptant parmi leurs employés beaucoup
de forçats.
*
Irkoutsk étant
la résidence du gouverneur-général et considérée
comme la capitale, sinon de toute la Sibérie, du moins de la
Sibérie orientale, est, comme telle, une ville très
gaie. Les habitants, tant Russes que Sibériens, Tartares,
Mongols, Chinois, Bouriates, Polonais et autres, s'arrangent de façon
à ne pas s'ennuyer et les nombreux cercles ou sociétés
qui existent sont tout aussi fréquentés que les
cabarets populaires, les traiteurs et les restaurants des hôtels.
Les époques les plus animées sont Noël, le
Carnaval et Pâques; le Nouvel-An passe presque inaperçu;
les bals, les soirées, les concerts et le théâtre
en hiver, les concerts et les fêtes de bienfaisance au jardin
en été attirent toujours un public nombreux ; dans
cette ville, où le thermomètre descend quelquefois à
-37° Réaumur et souvent à - 30°, les habitants
affrontent cette température pour aller danser ou jouer aux
cartes, car le jeu y est très répandu dans les hautes
comme dans les basses classes.
Si les distractions ne manquent pas
à Irkoutsk, l'instruction n'en est pas moins répandue;
elle est donnée dans un grand nombre d'établissements
tant publics que privés.
Il y a des gymnases de l'État,
des écoles de la ville et nombre d'écoles fondées
et entretenues par de riches particuliers. Il faut rendre cette
justice aux Sibériens qu'ils font beaucoup pour répandre
l'instruction; peut-être ne font-ils pas cela dans un but
complètement désintéressé; je me suis
laissé dire que les titres et les croix étaient un
appât bien fort; je crois cependant que, s'il y en a
quelques-uns que cela peut stimuler, il y en est d'autres que le
patriotisme seul pousse a créer des établissements
scolaires. Quelques-uns ne se contentent pas de bâtir et de
doter des écoles, ils fondent des églises et cela leur
vaut une grande considération.
Mais malgré la foule
qui se presse aux jours de fête dans la cathédrale et
dans les autres églises, il m'a paru que le zèle
religieux était pour bien peu de chose dans cet empressement;
les fonctionnaires vont au service orthodoxe comme au service de
l'Etat, par ordre; ils ont reçu la veille un billet de
faire-part indiquant même la tenue à avoir. Les seuls
fidèles vraiment fervents sont des paysans et quelques
bourgeois. On peut y ajouter quelques rares personnages haut placés.
Le service en lui-même est beau et imposant, mais le
va-et-vient continuel, le tintement des pièces de cuivre et
d'argent, les cris des petits enfants, tout ce bruit nuit à la
cérémonie et j'ai toujours été étonné
qu'on ne le fît pas cesser.
*
Je ne veux pas quitter Irkoutsk sans
vous avoir donné mon impression première, souvent la
plus juste en voyage. En arrivant dans cette capitale, après
avoir traversé la moitié de la Sibérie, on se
croirait transporté dans une ville européenne. De loin,
à quatre ou cinq verstes de la cité, lorsque, parvenu
au couvent de l'Ascension, on aperçoit la ville à
l'extrémité de la route de Moscou, on éprouve un
sentiment de bien-être. L'étendue de terrain qu'elle
occupe dispose déjà en sa faveur, et plus tard, quand
on parcourt ses rues larges, bordées de maisons souvent belles
et que l'on voit la foule, des promeneurs, foule qui paraît
d'autant plus grande que, depuis longtemps, on est habitué à
ne rencontrer presque personne, on reconnaît que l'on est dans
une ville pleine de vie et d'activité.
Les quais bordant
l'Angara sont malheureusement mal entretenus, sauf devant le palais
du gouverneur général et devant le musée; ce
dernier édifice est une jolie construction récente,
contenant des collections géographiques et une bibliothèque,
géographique également. Ces collections et cette
bibliothèque ont été bien diminuées lors
de l'incendie qui a laissé de si tristes traces dans quelques
quartiers et de si pénibles souvenirs parmi les habitants.
Entre le palais du gouverneur-général et l'arc de
triomphe de Moscou, sur le quai, se trouve la fonderie d'or où
l'on envoie, de tous les points de la Sibérie orientale, de
l'océan jusqu'à Krasnoïarsk, le produit des
célèbres mines d'or, c'est-à-dire plus de vingt
mille kilos par année (environ soixante-sept millions de
francs).
Au mois de décembre a lieu la foire, qui n'est
pas, comme pour Nijni, l'occasion de fêtes et de réjouissances;
les personnes auxquelles cela donne le plus à faire sont les
douaniers, car tout se passe à la douane; le commerce le plus
important est celui du thé qui, par Maïmatchin et
Kiakhta, arrive à Irkoutsk, d'où il se répand
dans toute la Russie.
C'est alors que les hôtels ont fort à
travailler, et cependant il n'y a que deux ans que s'est ouvert
l'hôtel de Moscou, le seul de la ville qui offre quelque
confort. Dans les autres villes, à Tomsk ou à
Krasnoïarsk, on trouve dans les auberges des chambres sans
serrure, des lits sans draps; pour se laver on est obligé
d'aller au fond d'un corridor et d'ouvrir une armoire; on se trouve
alors en présence d'une cuvette de cuivre, surmontée
d'un petit réservoir contenant une eau trouble, le plus
souvent. C’est le lavabo sibérien. J'ajoute cependant que,
cette année, lors de mon retour, j'ai trouvé les hôtels
presque confortables; ils avaient fait beaucoup de progrès en
trois ans, surtout au point de vue culinaire, ce qui n'est pas à
dédaigner dans un pays si riche en gibier et où la
chasse est libre.
Il ne me reste que quelques mots à dire
au sujet de la population: elle m'a paru d'un naturel tranquille,
bien qu'il existe une certaine rivalité entre Russes d'Europe
et Sibériens. Les étrangers sont bien accueillis, et
quand ils partent, ils n'en peuvent emporter que des sentiments de
reconnaissance; on regrette presque de quitter une ville où
l'on est toujours sûr d'être obligé quand on
demande un service que tout le monde vous rend sans difficulté
aucune.
Il y a cependant une ombre au tableau: la vie est, en
général, trop matérielle, les ressources
manquent pour compléter son instruction et même pour ne
pas oublier ce que l'on a appris. C'est le seul reproche important
que j'aie à adresser à ce pays, si agréable sous
tous les autres rapports.
Un peu moins de dîners et de
soirées dansantes, un peu plus de sociétés
scientifiques, mais surtout de sociétés littéraires,
et l'on pourrait presque se croire dans un grand centre
européen.
J'aurais encore beaucoup à dire
d'Irkoutsk, surtout de ses établissements et de ses sociétés.
Mais on pourrait me reprocher de faire un cours de géographie
plus qu'un récit de voyage, et je m'arrête. Du reste, je
prépare une étude spéciale sur Irkoutsk et
j'espère pouvoir bientôt la livrer au public.
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