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Le six août 1883, Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez monsieur Soukatcheff qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage en train, bateau et tarentass, dans ce feuilleton du Journal de Genève , paru du 12 mai au 27 mai 1887.


EN SIBÉRIE

 


IV- Villages et villes; Irkoutsk


Qui a vu un village sibérien les a tous vus: c'est partout et toujours, d'un bout à l'autre du pays, la même rue longue et large, bordée de maisons basses. Ces demeures n'ont pas besoin d'architecte et, comme tout paysan russe est doublé d'un charpentier, qu'il possède une bonne hache, il a vite fait de se construire une habitation commode pour lui et les siens. Il est très intéressant de voir avec quelle adresse ces hommes manient la hache; s'agit-il de couper une poutre, ils le font aussi bien, aussi franc que s'ils l'avaient sciée; ils l'aplanissent de telle sorte qu'on pourrait la croire rabotée.
Quand les arbres sont coupés, qu'ils sont dépouillés de leur écorce, divisés en poutres de diverses grandeurs et partagés en deux dans le sens longitudinal, les diverses pièces de la charpente ainsi obtenues sont disposées à terre à leur place respective; on pratique ensuite des entailles qui servent à les fixer les unes aux autres et l'on ajuste les diverses pièces; ensuite on fait les portes et les fenêtres. Les interstices ou les fentes sont remplis d'étoupe et la maison est prête, après qu'elle a été divisée en chambres; il n'y manque qu'un poêle et des meubles.
Le poêle est construit en briques, blanchi à la chaux et sur l'un de ses côtés on établit une plateforme, destinée à servir de chambre à coucher aux enfants, qui sont toujours prêts à préférer ce coin à tout autre, malgré les nombreuses blattes qui y ont établi leur séjour.
Ces maisons ont quelquefois des fondements de pierres ou de briques; d'autres fois elles n'en ont pas.
Presque chaque habitation est entourée d'une cour close d'une haute palissade en planches, et sous un hangar sont relégués charrettes et traîneaux, tandis qu'à l'écurie un cheval et une vache se partagent la place et la nourriture.
Cependant il y a une maison plus belle que les autres, c'est la station postale; à la description que j'en ai déjà faite j'ajouterai que la cour est plus vaste qu'ailleurs, et que, devant le portail, se trouve un pilier de bois sur lequel est inscrit le nombre de verstes séparant la station de Moscou et de St-Pétersbourg et, quelquefois, de la ville voisine. L'église, elle, est en général à l'extrémité du village; dans les endroits pauvres et peu habités elle est en bois, dans les endroits riches elle est en briques, peinte en blanc et surmontée d'un clocher, flanquée parfois de clochetons à la toiture verte.
Çà et là, dans la grande et unique rue, quelques boutiques d'épicerie et autres, un ou deux cabarets, témoins de nombreux scandales dus à l'eau-de-vie, qui est la principale, sinon la seule boisson que l'on y débite.
À quelques verstes du village, vous apercevez de temps en temps un bâtiment construit comme les autres maisons, mais dont les poutres sont recouvertes de planches, et les fenêtres grillées; aux quatre coins se trouvent des guérites rayées en jaune et en noir. C'est la maison d'arrêt, le lieu de repos pour la nuit de ces troupes de forçats que nous avons rencontrées; c'est là que ces gens doivent dormir, se tenant les uns contre les autres pour ne pas geler, le froid régnant en maître dans cette demeure dont les fenêtres aux vitres brisées lui laissent libre entrée; c'est là qu'ils s'entretiennent à voix basse de leurs plans d'évasion, de leurs crimes, se disant tous innocents ou ne s'accusant que de vétilles, parlant de leur vie future, de ce qu'ils ont entendu raconter sur les souffrances à endurer en prison, apprenant à se connaître les uns les autres, distinguer les bons des mauvais, les bons c'est-à-dire ceux qui ont du courage, de la volonté, de la hardiesse; les mauvais, ceux qui se courbent, soumis, sous le bâton du caporal.
Et la vue de ces "misérables", hommes vivants privés de la vie du monde, séparés de leurs semblables, vous revient à la mémoire dans le cimetière, un peu plus loin, enclos solitaire, entouré de palissades, planté de quelques arbres et parsemé de simples croix de bois sans noms; mais ceux qui gardent le souvenir des proches ou des amis disparus reconnaissent bien, sans avoir besoin d'inscriptions pour cela, l'endroit où on les a ensevelis.



Ce n'est pas seulement dans le cimetière qu'il y a des croix. Combien de fois, perdant le cours de mon voyage, ai-je vu une croix plantée soit sur le bord du chemin soit au milieu d'un champ! Ne sachant que penser, j'interrogeai le postillon, et il me répondit que c'était un monument élevé au souvenir de quelque voyageur mort assassiné ou gelé en cet endroit. Alors, comme les paysans ne savent qui il est, ni d'où il vient, ni quelle est sa religion, ils l'ensevelissent à la place même et élèvent une croix sur sa tombe.
Et maintenant que je vous ai décrit l'aspect d'un village, j'ajoute pour compléter le tableau que, dans la journée, on rencontre plus de pourceaux, de vaches et de chiens que d'êtres humains.

***

Cela dit, voyons quelle est la façon de vivre des habitants, quel est leur intérieur, leur travail et leur conduite. Mais, lecteurs, ne vous effrayez pas; ce n'est pas une étude que je vais vous présenter; ce ne sera, autant que faire se peut, qu'un simple récit.
C'est un dimanche que nous traversons pour la première fois un village en Sibérie, et tous les habitants, les hommes, les femmes, les enfants, étaient assis sur un banc devant leur porte, à causer, peut-être de leurs récoltes, peut-être de choses moins sérieuses.
Les jeunes gens et les jeunes filles jouaient dans la rue, chantaient ou dansaient, ou même chantaient et dansaient, accompagnés des sons de la "balalaïka", sorte de guitare primitive à trois cordes. Tous étaient en habits de fête, et quand je parcourais un village un jour ouvrable, j'avais peine à reconnaître, sous les sales vêtements dont les paysans se couvraient, les mêmes hommes que j’avais vus le dimanche, vêtus de blouses rouges ou bleues, de pantalons noirs et de bottes bien propres. Ces gens sont, ce jour-là, d'une excessive propreté; je crois que pas un d'eux ne laisse passer le samedi sans aller prendre un bain, un de ces fameux bains de vapeur, dans la maison construite ad hoc et facilement reconnaissable à son drapeau rouge.
Mais parmi tous ces paysans causant entre eux, bien peu ont l'air d'être gais et si leur gaîté s'exprime par des chants, ces chants sont lents et tristes. Leur caractère est du reste assez peu facile à connaître; ce n 'est qu'après les avoir vus souvent, avoir beaucoup causé avec eux que vous pouvez savoir ce que renferme leur cerveau; parlez-leur et vous serez surpris de la justesse de leurs idées et des raisonnements qu'ils font.
Ce que je pensais de ces moujiks n'était nullement en leur faveur; j'ai été content de voir que je m'étais trompé et que je ne trouvais pas un être abruti par le servage, mais un individu intelligent, comprenant fort bien où se trouve son avantage, n'ayant qu'un défaut, un vice qui est cause de beaucoup d'autres, l'ivrognerie.
Lorsqu'ils sont dans leur état normal, ce sont les gens les plus serviables du monde. Souvent, lorsque la poste n'avait pas de chevaux à me donner, je m'arrêtais chez un paysan pour lui louer les siens. Tout ce qu'il pouvait nous offrir, quand nous lui demandions à dîner, il nous le donnait et la modicité des prix m'a toujours étonné. Puis, en causant avec lui, j'ai été généralement bien instruit des affaires du pays, j'entends au point de vue agricole et économique, car, au point de vue politique, ces gens-là sont très réservés (plutôt par ignorance que par prudence). Du reste parlez un peu du czar et vous verrez comme ils l'aiment; pour eux il est presque l'égal de Dieu, il est tout puissant et ils ont le sentiment qu'il les protège contre tous leurs ennemis. Ce n'est pas sa faute, certes, si depuis quinze ans, le prix de toutes choses a augmenté.
Je disais que le moujick ne s'occupe pas de politique, et je maintiens mon dire; cependant, si quelqu'un lui montre un point quelconque dans le grand monde des idées, il fixe son attention sur ce point et il est difficile de décrire les bouillonnements que la réflexion excite dans son imagination.
Depuis quelque temps, du reste, il semble que le peuple se relève de plus en plus. On a fondé des écoles un peu partout, et elles sont très fréquentées, aussi bien celles de l'État que celles dues à de généreux particuliers; il est à regretter que dans certaines localités les maîtres ne soient pas à la hauteur de leur tâche, mais ce n'est là qu'une exception.


L'agencement et l'ameublement de quelques écoles m'ont surpris par leur commodité et leur point extraordinaire d'avancement; ces établissements pourraient en remontrer, sur ce point, à beaucoup de nos collèges. Dans plusieurs villages, où une école n'existe pas, c'est le prêtre qui, moyennant une très faible rétribution, se charge d'instruire les enfants.
Il va de soi que les leçons ont peu de régularité en été. Au temps où les travaux des champs réclament tout le monde, car c'est là pour le paysan ce qu'il y a de plus important, la source de son existence, de son bien-être, sinon de sa richesse. En effet, il ne tient qu'à lui d'être heureux; s'il savait mettre de côté le superflu des bonnes années, il n'aurait rien à craindre pour les mauvaises, pour les années de sécheresse. Malheureusement, ce n'est pas ce qui arrive, et l'on voit trop souvent de pauvres moujicks, obérés de dettes, tomber sous la dépendance d'un individu plus prudent qu'eux, d'un individu qui les pressure et finit bientôt par acquérir la suprématie sur tout le village. Bien souvent, cet homme est un juif et c'est à cela, en partie du moins, qu'il faut attribuer la haine que le paysan russe a pour l'israélite.
Ce juif usurier, cauteleux, puis impératif, n'est pas son seul ennemi. Il en a encore bien d'autres. Il y a quelques années il fallait regarder comme tels divers fonctionnaires qui avaient plus d'impudence que de conscience et qui accablaient la contrée d'impôts plus ou moins ordonnés par l'autorité supérieure. Heureusement, sous ce rapport, la situation, sans être encore ce qu'on pourrait désirer, a l'air de s'améliorer de jour en jour. Le gouvernement a ouvert l'oeil et la surveillance est devenue plus sévère.
Il y aurait une étude intéressante à faire sur les réformes réalisées pendant ces dernières années; mais c'est un simple récit que je me suis proposé de faire; aussi, laissant de côté ce sujet, je dirai quelques mots des villes sibériennes, de leur aspect, de leurs habitants et de leur vie. C'est surtout d'Irkoutsk que je vous parlerai parce que c'est là que j'ai fait un séjour assez long.
Parmi les voyageurs qui ont traversé la Sibérie, il en est qui ont trouvé telle ville jolie et coquette; tandis que d'autres en emportaient une fort mauvaise opinion. Je sais bien qu'en fait de goûts, il peut y avoir des divergences, mais là n'est pas la raison de la diversité de ces appréciations. Le véritable motif, le voici: les uns avaient vu la ville en été, les autres en hiver; et j'ai pu constater qu'il fallait les voir en hiver pour les trouver jolies.
En été ces constructions en bois, aux toits noirs, gris ou blancs, selon leur degré de vétusté, rangées le long d'une rue boueuse couverte de paille ou de fumier, avec des trottoirs en planches mal jointes qui constituent de véritables casse-cous, ont un aspect misérable et presque sordide; mais en hiver, quand la neige est tombée, lorsque la gelée l'a durcie, la route est blanche comme les toits; toute distinction de couleurs a disparu et l'on n'use pas des trottoirs: tout semble plus propre et plus gai que pendant la saison chaude.
Ce n'est pas à dire cependant que l'on ne trouve que des maisons en bois et des rues sales, non, dans les deux ou trois grandes villes de Sibérie, il y a aussi des habitations en briques, et, si l'extérieur n'a rien de remarquable, on est souvent émerveillé en visitant l'intérieur. La première fois que j'eus l'occasion d'aller visiter un russe riche, le fiacre me déposa devant une grande bâtisse en briques blanchies à la chaux, ressemblant beaucoup plus à une caserne qu'à la demeure d'un particulier. Ma première pensée fut que ce millionnaire devait être un avare. Mais, dès que j'eus dépassé le seuil, que je fus entré dans l’antichambre, puis dans le salon, et, de là, dans le cabinet de travail, je fus étonné, ébloui. Des meubles magnifiques, des tableaux de maîtres, des draperies splendides, des objets d'art en quantité et une profusion de fleurs et de plantes de tous les pays firent bientôt disparaître ma première impression et je me souvins du proverbe russe "On reçoit d'après l'habit, on congédie d'après l'esprit".
Certes, il y a des appartements où tout est riche, mais de mauvais goût, où les tableaux sont remplacés par d'affreuses chromolithographies qui font tache dans les salons, mais ce n'est pas le cas de toutes les maisons, et je pourrais citer, à Irkoutsk même, telle maison remarquable par sa galerie de tableaux.


Comme je l'ai dit, l'impression générale que l'on rapporte en été de toutes ces villes est celle de la saleté. Les rues, en l'absence de pierres, sont en terre battue, les canaux font défaut ou sont mal construits, et par les jours de pluie, certains endroits sont impraticables aux piétons. La boue gêne la circulation, quelques rues deviennent de véritables cloaques, et il n'y a rien d'étonnant à constater la fréquence des épidémies.
En outre, lorsque les chars de foin arrivent le matin de la campagne au marché, il en tombe toujours à terre une partie qui ne s'enlève pas et qui se transforme en fumier. Je me suis laissé dire que lors du grand incendie qui dévasta Irkoutsk en 1870, une maison ne put être secourue par les pompiers, parce que la rue elle-même brûlait; cela suffit à donner une idée de l'entretien des rues de la ville. C'est, du reste, à la suite de ce grand incendie qu'il est défendu de construire des maisons de bois sur la grande rue.
Cet état de choses surprend d'autant plus le visiteur que, de loin, lorsqu'on aperçoit ces villes, comme Atchinsk, sur une falaise dominant une vaste plaine ou comme Krasnoïarsk, du haut d'un cercle de collines ou de montagnes qui les entoure, elles vous paraissent proprettes, jolies, élégantes. La désillusion est navrante, sauf pour Krasnoiarsk, qui m'a paru plus propre que les autres villes.
Ce qui compense heureusement ce défaut, c'est la profusion de fleurs qu'il y a partout; aux fenêtres et dans les appartements. Il semble que, ne pouvant en jouir longtemps dans les champs et les prairies, les habitants de ce pays tiennent à les conserver chez eux. Il n'est habitation de pauvre apparence qui n'ait un ou deux vases de géraniums ou de lys à ses fenêtres. Mais quand en se promenant, on arrive au jardin qui devrait renfermer des arbres séculaires et magnifiques, puisque toute la contrée n'était auparavant qu'une vaste forêt, on ne trouve rien de beau. Il semble qu'il eût été facile de conserver une partie du bois. Peut-être ce dédain provient-il de la grande profusion d'arbres dans les environs, comme l'amour des fleurs provient de leur rareté. Quant à la disposition des jardins, aux chemins et aux parterres de fleurs, c'est à Krasnoïarsk seulement que j'ai rencontré quelque ressemblance avec nos promenades publiques.

***

Un jour, à Irkoutsk, j'étais au jardin public, à écouter la musique militaire, lorsque le bruit se répandit qu'un incendie venait d'éclater. Curieux de voir la manière de s'y prendre des pompiers du pays, je partis à la hâte et arrivai sur le lieu du sinistre en même temps que plusieurs pompes qui accouraient au galop de leurs trois chevaux. La manoeuvre était exécutée d'une façon insuffisante; on voyait cependant que ce qui faisait défaut, c'était uniquement l'exercice.
D'ailleurs tout est fort bien organisé; les chevaux sont toujours prêts à être attelés, les pompiers prêts à partir, et dès qu'ils sont en route, malheur à qui se trouve sur leur passage; ils ne font attention à personne; les clochettes fixées à la douga avertissent tous les passants et les équipages de prendre garde. Dès qu'il y a un incendie, le veilleur qui, jour et nuit, est de garde au haut d'une tour située à côté du hangar des pompes, sonne la cloche; les habitants de la ville sont avertis du quartier dans lequel le sinistre s'est déclaré, de jour par des boules, de nuit par des lanternes de diverses couleurs suspendues à des intervalles plus ou moins grands au haut de la tour.
Comme il n'y a pas de machine hydraulique pour distribuer l'eau dans la ville, on a recours, en cas d'incendie, à des puits placés dans les différents quartiers; ces puits sont placés au-dessus de sources et servent en même temps de réservoirs. Quant à l'eau nécessaire aux habitants pour leur consommation journalière, ils vont la chercher à la rivière ou l'achètent à un homme qui en fait commerce et qui se promène dans les rues avec son cheval et son tonneau.

Les puits dont je parlais plus haut sont parfois placés près d'une vaste place occupée par un marché; il y a plusieurs marchés et chacun est affecté plus spécialement à certaines marchandises. Le foin et le bois se vendent sur une place, le pain et les chiffons sur une autre, les légumes et le gibier sur une troisième. Mais partout on rencontre les mêmes vendeurs de boutons, de gaufres, de vieux habits, de thé chaud, et ce ne sont pas eux qui font les moins brillantes affaires. Au marché aux légumes une place est réservée aux Chinois qui vendent des fruits gelés, des marrons, des pâtes de rose ou autre chose; les fruits frais, pommes, poires, oranges, raisins viennent de Russie et se vendent dans des boutiques en sous-sol des principales rues de la ville, chez des Tatares qui ont fait de ce commerce leur spécialité.
Sauf ceux qui sont situés sur la Grande Rue, les magasins sont, en général, de chétive apparence. Il en est cependant de fort bien agencés. Comme dans les villes européennes, les uns sont consacrés à un genre déterminé de marchandises, aux nouveautés, à l'horlogerie, à la librairie, à la confiserie, aux vins; mais il y a aussi de véritables bazars où l'on trouve tout ce que l'on veut: sucre, thé, café, tabac, bonbons, vins, papiers, jouets, etc.
En fait d'industrie, les seules qui réussissent sont les fabriques de cigarettes et d'eau-de-vie; tout autour de la ville il y a encore des briqueteries qui occupent un grand nombre d'ouvriers et à 25 kilomètres se trouvent des salines comptant parmi leurs employés beaucoup de forçats.

*

Irkoutsk étant la résidence du gouverneur-général et considérée comme la capitale, sinon de toute la Sibérie, du moins de la Sibérie orientale, est, comme telle, une ville très gaie. Les habitants, tant Russes que Sibériens, Tartares, Mongols, Chinois, Bouriates, Polonais et autres, s'arrangent de façon à ne pas s'ennuyer et les nombreux cercles ou sociétés qui existent sont tout aussi fréquentés que les cabarets populaires, les traiteurs et les restaurants des hôtels. Les époques les plus animées sont Noël, le Carnaval et Pâques; le Nouvel-An passe presque inaperçu; les bals, les soirées, les concerts et le théâtre en hiver, les concerts et les fêtes de bienfaisance au jardin en été attirent toujours un public nombreux ; dans cette ville, où le thermomètre descend quelquefois à -37° Réaumur et souvent à - 30°, les habitants affrontent cette température pour aller danser ou jouer aux cartes, car le jeu y est très répandu dans les hautes comme dans les basses classes.
Si les distractions ne manquent pas à Irkoutsk, l'instruction n'en est pas moins répandue; elle est donnée dans un grand nombre d'établissements tant publics que privés.
Il y a des gymnases de l'État, des écoles de la ville et nombre d'écoles fondées et entretenues par de riches particuliers. Il faut rendre cette justice aux Sibériens qu'ils font beaucoup pour répandre l'instruction; peut-être ne font-ils pas cela dans un but complètement désintéressé; je me suis laissé dire que les titres et les croix étaient un appât bien fort; je crois cependant que, s'il y en a quelques-uns que cela peut stimuler, il y en est d'autres que le patriotisme seul pousse a créer des établissements scolaires. Quelques-uns ne se contentent pas de bâtir et de doter des écoles, ils fondent des églises et cela leur vaut une grande considération.
Mais malgré la foule qui se presse aux jours de fête dans la cathédrale et dans les autres églises, il m'a paru que le zèle religieux était pour bien peu de chose dans cet empressement; les fonctionnaires vont au service orthodoxe comme au service de l'Etat, par ordre; ils ont reçu la veille un billet de faire-part indiquant même la tenue à avoir. Les seuls fidèles vraiment fervents sont des paysans et quelques bourgeois. On peut y ajouter quelques rares personnages haut placés. Le service en lui-même est beau et imposant, mais le va-et-vient continuel, le tintement des pièces de cuivre et d'argent, les cris des petits enfants, tout ce bruit nuit à la cérémonie et j'ai toujours été étonné qu'on ne le fît pas cesser.


*


Je ne veux pas quitter Irkoutsk sans vous avoir donné mon impression première, souvent la plus juste en voyage. En arrivant dans cette capitale, après avoir traversé la moitié de la Sibérie, on se croirait transporté dans une ville européenne. De loin, à quatre ou cinq verstes de la cité, lorsque, parvenu au couvent de l'Ascension, on aperçoit la ville à l'extrémité de la route de Moscou, on éprouve un sentiment de bien-être. L'étendue de terrain qu'elle occupe dispose déjà en sa faveur, et plus tard, quand on parcourt ses rues larges, bordées de maisons souvent belles et que l'on voit la foule, des promeneurs, foule qui paraît d'autant plus grande que, depuis longtemps, on est habitué à ne rencontrer presque personne, on reconnaît que l'on est dans une ville pleine de vie et d'activité.
Les quais bordant l'Angara sont malheureusement mal entretenus, sauf devant le palais du gouverneur général et devant le musée; ce dernier édifice est une jolie construction récente, contenant des collections géographiques et une bibliothèque, géographique également. Ces collections et cette bibliothèque ont été bien diminuées lors de l'incendie qui a laissé de si tristes traces dans quelques quartiers et de si pénibles souvenirs parmi les habitants. Entre le palais du gouverneur-général et l'arc de triomphe de Moscou, sur le quai, se trouve la fonderie d'or où l'on envoie, de tous les points de la Sibérie orientale, de l'océan jusqu'à Krasnoïarsk, le produit des célèbres mines d'or, c'est-à-dire plus de vingt mille kilos par année (environ soixante-sept millions de francs).
Au mois de décembre a lieu la foire, qui n'est pas, comme pour Nijni, l'occasion de fêtes et de réjouissances; les personnes auxquelles cela donne le plus à faire sont les douaniers, car tout se passe à la douane; le commerce le plus important est celui du thé qui, par Maïmatchin et Kiakhta, arrive à Irkoutsk, d'où il se répand dans toute la Russie.
C'est alors que les hôtels ont fort à travailler, et cependant il n'y a que deux ans que s'est ouvert l'hôtel de Moscou, le seul de la ville qui offre quelque confort. Dans les autres villes, à Tomsk ou à Krasnoïarsk, on trouve dans les auberges des chambres sans serrure, des lits sans draps; pour se laver on est obligé d'aller au fond d'un corridor et d'ouvrir une armoire; on se trouve alors en présence d'une cuvette de cuivre, surmontée d'un petit réservoir contenant une eau trouble, le plus souvent. C’est le lavabo sibérien. J'ajoute cependant que, cette année, lors de mon retour, j'ai trouvé les hôtels presque confortables; ils avaient fait beaucoup de progrès en trois ans, surtout au point de vue culinaire, ce qui n'est pas à dédaigner dans un pays si riche en gibier et où la chasse est libre.
Il ne me reste que quelques mots à dire au sujet de la population: elle m'a paru d'un naturel tranquille, bien qu'il existe une certaine rivalité entre Russes d'Europe et Sibériens. Les étrangers sont bien accueillis, et quand ils partent, ils n'en peuvent emporter que des sentiments de reconnaissance; on regrette presque de quitter une ville où l'on est toujours sûr d'être obligé quand on demande un service que tout le monde vous rend sans difficulté aucune.
Il y a cependant une ombre au tableau: la vie est, en général, trop matérielle, les ressources manquent pour compléter son instruction et même pour ne pas oublier ce que l'on a appris. C'est le seul reproche important que j'aie à adresser à ce pays, si agréable sous tous les autres rapports.
Un peu moins de dîners et de soirées dansantes, un peu plus de sociétés scientifiques, mais surtout de sociétés littéraires, et l'on pourrait presque se croire dans un grand centre européen.
J'aurais encore beaucoup à dire d'Irkoutsk, surtout de ses établissements et de ses sociétés. Mais on pourrait me reprocher de faire un cours de géographie plus qu'un récit de voyage, et je m'arrête. Du reste, je prépare une étude spéciale sur Irkoutsk et j'espère pouvoir bientôt la livrer au public.

Dernière mise à jour : ( 06-03-2008 )
 
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Journal d'une fusion, par Dominique Flaux, Janvier 1998

Autres ouvrages sur le même sujet :

Une exécution sommaire - la fin du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, par Antoine Maurice, Pascal Praplan, Raoul Riesen, Pierre de Senarclens, Marian Stepczynski, Georg Editeur, 1998

Un journal témoin de son temps - Histoire illustrée du Journal de Genève 1826-1998, Slatkine, 1999

Requiem pour le temps perdu, par Pierre Engel, Association des Amis du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, 2002.

En dessins

Vu par Stephff
Tibet, Chine, Jeux olympiques
20 dessins au 09.05.08

Feuilleton du JdG

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Le 6 août 1883, Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez Monsieur Soukatcheff qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage en train, bateau et tarentass, dans ce feuilleton en 7 parties (recouvrant 16 épisodes) , paru du 12 mai au 27 mai 1887 dans le Journal de Genève.
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