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Le six août 1883, Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez monsieur Soukatcheff qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage en train, bateau et tarentass, dans ce feuilleton du Journal de Genève , paru du 12 mai au 27 mai 1887.


EN SIBÉRIE

 

III - En Tarantass

«Allez! mes petits pigeons!» et les trois chevaux partent au galop.
Nous voici sur la grande route de Sibérie, avec la perspective de 1500 verstes à parcourir dans ces conditions, dans un équipage lourd et peu commode, qui doit nous servir de salon et de chambre à coucher, sur des routes plus ou moins bonnes, éclairées la nuit lorsque les étoiles brillent au ciel et traversant de grandes solitudes et d'interminables forêts.
Bienheureux encore quand la pluie ou la neige ne se mettent pas de la partie.
Le «tarantass», notre voiture de voyage, est une caisse reposant sur deux longues traverses de bois flexibles, placées sur les essieux. Plus le train de devant est éloigné de celui de derrière, meilleures sont les conditions du trajet, moins on ressent ces terribles secousses produites par les fondrières de la route.
Une capote surmonte la caisse et l'on peut s'enfermer hermétiquement au moyen d'un tablier de cuir et d'une sorte de tente qui se baisse ou se lève à volonté. C'est dans cet équipage que l'on arrange ses malles, de façon à pouvoir rester assis ou couché selon les préférences du voyageur. Par-dessus les malles on étend de la paille, puis des couvertures ou des fourrures, et l'on est là-dedans presque à son aise.
Tout cet attirail a souvent besoin d'être remis en ordre, car les routes ne sont pas telles qu'on se les représente. Quand on parle des plaines sibériennes, il semble que tout soit plat; or, c'est là une grande erreur et l'on ne tarde pas à s'en apercevoir.
Ces prétendues plaines sont semées de collines quelquefois fort élevées, qui coupent le chemin; on a souvent à faire des descentes de cinq à six kilomètres, et lorsque les pluies ou le dégel ont passé par là, ce n'est certes pas une promenade d'agrément; la route est boueuse, les ornières profondes et bien souvent on est saisi de la crainte de ne pas arriver entier au bas d'une descente. Au reste, pour bien montrer ce qu'est ce voyage, je ne saurais mieux faire que d'en décrire une minime partie, la distance à parcourir entre deux stations.
Certes, le pays a bien des aspects divers; il est quelquefois plat, quelquefois accidenté; en certains endroits la vue est splendide, en d'autres on n'a devant soi qu'une série de terrains arides; mais ce serait vraiment fastidieux et je m'efforce d'abréger.

 

Après une nuit sombre, pluvieuse et froide, nous arrivons à quatre heures du matin à une station. C'est une maison en troncs d'arbres; elle ne se distingue des autres que par sa peinture grise et sa grandeur. Devant les fenêtres, un maigre jardinet planté de quelques arbustes, de buissons et de fleurs des champs. C'est là que, pendant la journée, le maître de poste vient se reposer en fumant son inévitable pipe; mais au moment où nous arrivons il dort encore et nous avons quelque peine à le réveiller et à nous faire servir un samovar, en attendant que nos chevaux soient prêts. Or le samovar, c'est la seule distraction du voyageur en ce pays; il doit tenir lieu tout à la fois de vin, de livres ou d'albums, sans compter que l'on est toujours heureux de se réchauffer en buvant un verre de thé bouillant. En attendant que tout soit prêt, mon camarade (un marchand persan) et moi, nous examinons la salle qui nous sert d'abri. Elle est assez grande, mais on y étouffe et les fenêtres étant scellées dans le mur, il nous est impossible de faire entrer l'air du dehors à moins que nous n'ouvrions la porte; nous risquerions alors de geler et nous aimons mieux supporter la chaleur; dans quelques instants nous ne manquerons pas d'air.
Dans un coin, tout en haut, se trouve l'image sainte (ordinairement un Christ ou le saint patron du village) devant laquelle brûle une petite lampe à huile. Sur les murs divers avis et diverses chromolithographies, plus laides les unes que les autres, représentant soit la famille impériale, soit une scène de l'histoire nationale ou de l'évangile, soit encore les tourments des damnés dans l'enfer. On voit très souvent aussi les désordres et les crimes, suite inévitable de l'ivrognerie; mais ces images n'empêchent pas le cabaretier de faire fort bien ses affaires. Quant aux avis dont j'ai parlé, ils annoncent le départ d'un bateau ou l'ouverture d'un hôtel à Tomsk, à Krasnoiarsk ou à Irkoutsk; il y a encore des avis officiels comme les suivants qui sont assez curieux :

"On ne peut dresser son lit dans la chambre des voyageurs; les personnes qui coucheraient sur les canapés sont invitées à ne pas trop se dévêtir."
"Il n'est permis de fumer du tabac dans cette salle qu'après avoir obtenu l'autorisation des dames qui pourraient s'y trouver. Fumer de l'opium est absolument interdit."

Un autre avis contient l'indication des verstes séparant cette station de la précédente et de la suivante ; on y trouve également un aperçu de l'état de la route, et le prix à payer pour deux ou trois chevaux. L'ameublement se compose de trois ou quatre chaises, un canapé rembourré dans des temps meilleurs, quelquefois un banc de bois préférable au canapé en ce qu'il n'est pas habité par la vermine, une grande table, puis un guéridon sur lequel est placé le registre des réclamations; si vous avez à vous plaindre d'un cocher ou d'un maître de poste, inscrivez-le sur ce registre; il est examiné une fois, deux fois peut-être chaque année, par un commissaire spécial, et l'autorité fait droit, s'il y a lieu, aux réclamations des voyageurs.
J'allais oublier le miroir placé au-dessus du canapé; je ne vois pas très bien quelle est son utilité, vu qu'il est de la pire qualité, mais il paraît que le gouvernement a jugé bon de mettre un miroir en cette salle et, si mauvais qu'il soit, il rend encore quelques services.
Dans un coin, un énorme poêle en briques blanchi à la chaux, et c'est là peut-être la pièce la plus recherchée de l'ameublement, si tant est qu'un poêle fasse partie d'un ameublement.
C'est donc au milieu de ce confortable que nous prenons notre thé à la hâte, car nous sommes pressés; cela fait, nos chevaux étant attelés, nous remontons en équipage et: «Tout est prêt», nous partons au triple galop de nos petits chevaux sibériens.

Je n'ai rien dit encore de l'attelage postal; puisque l'occasion s'en présente, je vais vous en dire quelques mots.

En général, on attelle trois chevaux au tarantass; de ces trois chevaux l'un, celui du milieu, est placé entre deux brancards fort longs surmontés à leur extrémité d'une pièce de bois recourbée en demi-cercle; c'est la «douga» au haut de laquelle sont fixées deux clochettes qui ne cessent de jeter dans les airs des notes claires et argentées. Le collier du cheval s'ajuste entre les deux brancards et c'est là, avec quelques courroies, tout son harnachement. Les deux autres chevaux sont attelés, au moyen de cordes, des deux côtés de leur compagnon; quelques ficelles servent à les diriger et l'on a de la peine à comprendre comment tout cela ne se rompt pas en route.
Quant à l'allure, elle est curieuse. Le cheval du milieu conserve un trot allongé, les deux autres vont continuellement au galop.
Le cocher est un type tout particulier; avec son visage rond, ses cheveux coupés en carré sur le cou, sa grande barbe et son accoutrement qui cadrent bien avec le reste. Il porte une toque de fourrure ou un petit chapeau aux bords retroussés, une chemise rouge recouverte d'une espèce de tunique sans manches, de larges pantalons rentrant dans les bottes et de gros gants de cuir. Il est armé d'un fouet fort court dont il se sert plutôt pour marquer son allégresse que pour frapper ses chevaux; car du haut de son siège, sur lequel il se tient par un miracle d'équilibre, il encourage son attelage par de douces appellations quand il est content de ses bêtes, par des injures quand leur allure se ralentit. Aussi n'est-on pas peu surpris la première fois que l'on entend le postillon crier à ses chevaux tour à tour: «Allez! mes petits pigeons!» et «Marcheras-tu! limace du diable!» Et les chevaux ont l'air de comprendre parfaitement ce que leur veut leur conducteur.
Le soleil se lève splendidement dans un ciel serein et éclaire le paysage qui s'offre à notre vue: des forêts de bouleaux et de sapins sur la colline opposée à celle où nous sommes; le filet d'argent d'un fleuve qui serpente au loin à notre droite; quelques champs aux épis dorés prêts à être fauchés et bien loin, bien au sud, à notre gauche, l'Altaï qui borne l'horizon.
Pendant que nous nous laissons aller au charme de ce spectacle, nous nous sommes engagés dans une descente d'une longueur interminable.
Tout d'abord nous allons au pas, les chevaux, ou plutôt le cheval du milieu (car c'est sur lui que retombe tout le poids de la voiture), cherche à retenir le tarantass qui le pousse, mais le voilà qui glisse et, chassé par le véhicule, il part au grand galop; les autres chevaux l'imitent, et leur élan est tel que nous montons la côte suivante avec la même allure. Il semble à chaque instant, à chaque seconde, que la voiture va se briser et que nous n'arriverons là-bas que fort maltraités!
Heureusement il y a compensation, et le plaisir de se sentir emporté si rapidement efface les sentiments de crainte que l'on a pu éprouver. Cependant, lorsque pareille chose arrive de nuit, sur une route qui n'est éclairée que lorsque les nuages ne couvrent pas le ciel, on ne peut se défendre d'un frisson en pensant au danger que l'on court. Mais quelquefois on ne s'en aperçoit pas et l'on dort aussi bien que dans son lit. Ce n'est pas qu'il n'y ait aucun danger; on en court parfois de très grands; ainsi je me rappelle qu'un jour, au moment où le cocher allait atteler nos chevaux, on s'aperçut que l'essieu de devant était fendu et que le moindre heurt en amènerait la rupture complète. À la seule pensée de ce qui aurait pu nous arriver, la peur nous saisit et nous envoyons chercher le forgeron du village. Il arrive, examine le véhicule malade, puis se relève, l'air peiné, comme un médecin qui n'aurait que peu d'espoir de sauver son client. Il nous fait alors un long discours pour nous expliquer que le travail sera difficile et long, que nous aurons quelques heures à attendre, et il termine en ajoutant que cela nous coûtera environ trente roubles! Inutile de dire que notre stupéfaction fut grande à l'ouïe d'un prix si exorbitant; cependant, après un débat fort long, assaisonné de quelques menaces à l'adresse de notre interlocuteur, nous nous arrangeons pour le prix de huit roubles (environ vingt francs). Je dois ajouter que tout fut fini en une heure et demie et que le travail était fort bien fait.
Aussitôt que tout fut prêt, nous nous remîmes en route et dès lors ce ne fut plus qu'une succession de rencontres, les unes gaies, les autres tristes.

Dans le lointain, bien loin devant nous un joyeux carillon se fait entendre; puis il se rapproche, se rapproche toujours davantage, et bientôt à l'autre extrémité de la route apparaît un tarantass en tout semblable au nôtre. Il est sur le haut d'une colline et se détache nettement sur le ciel clair entre deux bordures de sapins; on se prépare, on se place le plus commodément possible pour tâcher de reconnaître quels sont ces voyageurs. Qui sait? Ce sont peut-être des amis, des connaissances, et ce serait si bon de causer quelques instants ensemble, quand on ne sait si l'on se reverra. Mais l'espérance est presque toujours déçue et ce sont des visages étrangers que l'on aperçoit dans l’équipage qui nous croise. Puis les clochettes s'éloignent, s'éloignent encore, et l'on ne perçoit plus qu'un faible tintement qui finit par disparaître.
Quelquefois, sur le siège de la voiture que nous rencontrons, un gendarme est assis à côté du cocher, dans la voiture un autre gendarme accompagne le voyageur. On sait alors que ce dernier est un déporté politique favorisé, homme riche souvent; favorisé en ce sens qu'on l'a autorisé à faire ce trajet en poste au lieu de le faire en compagnie des autres déportés; il le fait à ses frais et sa femme et ses enfants peuvent le suivre si bon leur semble. Quelle abnégation de la part de cette femme qui accompagne son mari jusque dans l'exil, qui se voue à une vie terrible, abrutissante pour des gens ayant l'habitude du monde et de ses jouissances, car, à ce que me disait l'un de ces condamnés, il leur est défendu de lire et toutes les lettres qu'ils reçoivent passent d'abord sous les yeux du gendarme préposé à leur garde, lequel les leur remet s'il le juge bon. Il leur est également interdit de causer avec qui que ce soit en voyage, mais cette règle a bien quelques exceptions puisque le gendarme assistait à notre conversation.
L'impression produite par les convois de forçats qui se rendent à destination est, pour ainsi dire, plus brutale. Ils sont là cent cinquante à deux cents, les chaînes aux pieds, mais relevées pour la marche jusqu'à la ceinture, vêtus de l'uniforme gris, avec des plaques de drap de diverses couleurs et de formes diverses suivant la catégorie à laquelle ils appartiennent, car il y a plusieurs catégories: les uns vont dans les usines, les autres dans les prisons et parmi ces derniers les uns sont condamnés à vie, les autres à un temps plus ou moins long. Ils marchent à la débandade, silencieux parfois, d'autres fois chantant des choeurs, sous l'escorte de quelques soldats à l'arme chargée, et si quelqu'un de ces «misérables» tente de s'enfuir, s'il ne re-vient pas à la première sommation, une balle l'arrête net.
À ce propos, je raconterai un fait qui s'est passé il y a quelques mois. Cent cinquante forçats étaient réunis dans une de ces maisons d'arrêt où ils passent la nuit. Cent d'entre eux concertèrent un plan de fuite et le mirent à exécution. À la première sommation, soixante revinrent sur leurs pas; des quarante autres, quelques-uns tombèrent lors de la première décharge, d'autres revinrent; un seul parvint à s'échapper, mais quelque temps plus tard, harassé de fatigue; mourant de faim, il fut repris par les cosaques et condamné aux travaux forcés à perpétuité. Ce fait vous montre qu'il est difficile aux prisonniers de s'enfuir et que la vie est rude pour les milliers de vagabonds qui parcourent cet immense pays.

D'autres convois que l'on a souvent l'occasion de rencontrer sont d'un tout autre genre; ce sont les caravanes qui transportent d'Europe en Asie les produits manufacturés, et d'Asie en Europe les ballots de thé. Ces interminables files de cinquante, soixante, quelquefois de quatre-vingt charrettes à un cheval gênent beaucoup la circulation et creusent sur la route des ornières profondes qui ne sont pas faites pour faciliter le trajet. Et si les chemins sont défectueux, c'est surtout aux caravanes qu'on le doit. Pour remédier à cet inconvénient, il faudrait réparer les routes chaque jour; aussi je me suis toujours demandé pourquoi il n'en existait pas deux, une pour la poste et les voyageurs, l'autre pour les convois.
Cette idée, qui semble difficile à mettre à exécution ne l'est pas en réalité, ces deux chemins existant presque partout à l'état rudimentaire. Et quiconque a voyagé en Sibérie a certainement remarqué que son cocher le conduisait souvent par des chemins autres que la route postale. Il suffirait de quelques raccordements pour que le réseau fût complet.
Pour en revenir aux caravanes on s'étonne au premier moment de voir que les chevaux suivent si docilement et de si près la voiture qui les précède; pour obtenir ce résultat les cochers emploient un moyen fort simple. Derrière chaque charrette se trouve un sac rempli d'avoine; rempli n'est pas le mot, car il ne contient que quelque poignées d'avoine; le cheval qui suit veut toujours s'approcher de cet appât et tâcher d'en happer quelque chose. Et dès qu'il y a un arrêt quelconque, on voit souvent ces bêtes enfoncer leur museau dans cette mangeoire. Je ne garantis pas que ce sac soit placé là expressément dans ce but, mais il m'a semblé qu'il en était ainsi.
Le soir, on aperçoit quelquefois de loin, sur le bord de la route, dans une place découverte, une grande lueur rouge que l'on prend d'abord pour un incendie; lorsqu'on s'approche, on reconnaît que c'est un campement, le campement de nuit de ces cochers de caravane. Ils ont formé un cercle avec leurs chariots, ont laissé leurs chevaux brouter en paix, après leur avoir mis les entraves. Au centre de leur rempart de charrettes, ils ont allumé un grand bûcher autour duquel ils s'endorment, en se racontant des histoires de leurs villages, histoires riches en fantômes, en superstitions de toute sorte. Puis, quand le jour paraît, ils attellent leurs chevaux et se remettent en route pour la journée.

 

***

J'ai vu bien souvent ce spectacle, mais il y a une occasion dans laquelle j'ai été obligé de partager le feu de ces braves gens. J'ai toujours cette scène devant les yeux. C'était au milieu de la nuit ; il pleuvait et nous avions été forcés de nous arrêter sur un îlot au milieu d'une rivière formant limite entre deux cantons. Dans le canton que nous venions de traverser, les animaux étaient bien portants, mais dans celui dans lequel nous allions entrer régnait la peste sibérienne qui, après avoir causé de grands ravages parmi les boeufs et les vaches, avait atteint les chevaux, de telle sorte que ceux du district indemnes ne pouvaient passer sur l'autre rive. Aussi, après nous avoir conduits jusque sur le bac, le cocher avait-il dételé ses chevaux, et lorsque nous arrivâmes à l'îlot, notre tarantass fut remorqué à bras par des paysans se trouvant là tout exprès. Une baisse subite des eaux nécessitant quelques arrangements au bac qui devait nous transporter sur l'autre bord de la rivière, nous dûmes attendre quelques heures l'arrivée de nos chevaux.
Heureusement, une caravane se trouvait dans le même cas que nous et nous fûmes autorisés à prendre place autour du vaste bûcher que tous ces gens, tant commis que cochers, avaient allumé pour se réchauffer. La conversation n'était certes pas gaie; on ne parlait que de la peste, des conséquences qu'elle aurait, du danger qu'il y avait à traverser les pays qu'elle dévastait.
Deux heures plus tard les chevaux arrivaient, et nous repartions; mais ces quelques moments passés sur cette plage sablonneuse, au milieu de l'eau, sous la pluie par un fort vent, sont toujours restés dans mon souvenir.

J'ai parlé du bac; il mérite une mention spéciale. Il y en a de deux espèces: les simples, ceux qui se meuvent le long d'une corde traversant la rivière, et les grands, ceux qui sont établis sur des fleuves ou de grandes rivières. Ces derniers doivent être arrangés de telle façon qu'ils ne gênent pas la circulation des bateaux, tant à voiles qu'à vapeur, naviguant sur les eaux du fleuve ou de la rivière qu'il s'agit de traverser.
Au centre du courant, en amont, à une distance de trente à quarante mètres du point d'où nous partons, un bateau est ancré; à ce bateau est fixée une corde dont l'autre extrémité va s'attacher à la partie supérieure du bac. Quelques canots soutiennent cette corde de son point de départ à son point d'arrivée, afin qu'elle ne se mouille pas dans les flots de la rivière.
Le bac, formé de deux très grands bateaux recouverts d'un plancher sur lequel une dizaine de charrettes peuvent prendre place, et entouré d'une barrière, est amarré à la rive; un grand gouvernail placé à l'arrière, sert à le diriger et à modérer sa vitesse.
Dès que tout est prêt, on démarre et le bâtiment, si cela peut s'appeler un bâtiment, chassé par le courant, mais retenu par la corde ancrée au milieu du fleuve, décrit un demi-cercle et aborde à l'autre rive, où il est aussitôt amarré. Les passeurs doivent être jour et nuit à la disposition du public.
Je tenais à vous décrire ce système très simple et très commode, et, maintenant que je l'ai fait, je reprends la description du voyage.
Dans les villages sibériens, construits tout en bois, les incendies sont fréquents et terribles; souvent un village entier devient la proie des flammes et le voyageur traverse alors un emplacement couvert de décombres fumants, de poutres noircies et présentant l'image de la plus complète désolation. Mais cela ne reste pas longtemps ainsi: les habitants se mettent promptement à l'oeuvre et de gaies maisons neuves s'élèvent bientôt sur l'emplacement des anciennes.
On éprouve le même sentiment de tristesse quand on parcourt des dix, quinze verstes de forêts calcinées, d'autant que ces incendies sont presque toujours dus à la négligence, quand ils n'ont pas été allumés par des paysans désireux d'étendre leurs champs et de se procurer des terres fraîches pour l'année suivante.
Bien différente est l'impression qu'on a à la fin de l'été quand on traverse les forêts vivantes; une douce fraîcheur succède à la terrible chaleur de la plaine; des baies de tout genre bordent le chemin; on n'a qu'à s'arrêter et en prendre tant que l'on veut; les groseilles, les framboises et bien d'autres encore s'offrent à vous, vous n'avez que la peine de les cueillir. Ce n'est pas à dire que toujours le passage d'une forêt soit agréable, car souvent, la route étant marécageuse, on y a mis, pour la rendre moins dangereuse, une longue allée de troncs d'arbres non équarris, couchés les uns à côté des autres dans le sens transversal; aussi l'équipage danse là-dessus d'une façon qui interrompt le sommeil le plus profond.
Mais nous arriverons bientôt à la station et nous n'en sommes qu'à cinq ou six verstes, quand nous croisons une file de cinq voitures attelées chacune de trois chevaux; c'est la poste qui transporte en Asie les nouvelles d'Europe; elle est loin d'aller aussi vite qu'on le pense en général; on se figure que courir la poste, c'est avoir la plus grande vitesse à laquelle on puisse atteindre; pas du tout: la poste va tranquillement et il n'est pas difficile de la dépasser.
Voilà qu'on nous ouvre la porte du village (chaque village est entouré d'une barrière); notre cocher fait claquer son fouet; les chevaux prennent leur allure la plus endiablée pour traverser l'unique rue, et nous arrivons fièrement devant la maison de poste, sur le seuil de laquelle le tenancier vient nous recevoir.

*

Et les loups? les ours? les brigands? demanderont peut-être quelques lecteurs. Eh bien! ces quadrupèdes et ces bipèdes dangereux ne font, à ce que je crois, que fort peu de mal; pour mon compte, je n'en ai rencontré que dans les récits des cochers et des maîtres de poste désireux de nous retenir à coucher. Et je suis persuadé que l'on voyage sur les routes sibériennes avec tout autant de sécurité que sur nos chemins de fer européens.

 

 

Dernière mise à jour : ( 04-03-2008 )
 
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Journal d'une fusion, par Dominique Flaux, Janvier 1998

Autres ouvrages sur le même sujet :

Une exécution sommaire - la fin du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, par Antoine Maurice, Pascal Praplan, Raoul Riesen, Pierre de Senarclens, Marian Stepczynski, Georg Editeur, 1998

Un journal témoin de son temps - Histoire illustrée du Journal de Genève 1826-1998, Slatkine, 1999

Requiem pour le temps perdu, par Pierre Engel, Association des Amis du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, 2002.

En dessins

Vu par Stephff
Tibet, Chine, Jeux olympiques
20 dessins au 09.05.08

Feuilleton du JdG

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Le 6 août 1883, Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez Monsieur Soukatcheff qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage en train, bateau et tarentass, dans ce feuilleton en 7 parties (recouvrant 16 épisodes) , paru du 12 mai au 27 mai 1887 dans le Journal de Genève.
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