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Récits de voyage d'Albert
Roussy en
Sibérie
Le six août 1883,
Albert Roussy, bachelier âgé de 19 ans, quitte Genève
pour se rendre à Irkoutsk chez monsieur Soukatcheff qui l'a
engagé comme précepteur de langue française pour
ses enfants. A son retour en Suisse, il relate ses 44 jours de voyage
en train, bateau et tarentass,
dans ce feuilleton du Journal de Genève ,
paru du 12 mai au 27 mai 1887.
EN SIBÉRIE
I - Etranges
idées.
J'étais arrivé le matin à
Moscou; j'aurais dû continuer mon voyage, mais je fus saisi du
désir de revoir cette vénérable capitale que
j'avais quittée trois ans auparavant et je m'arrêtai. Je
fis une promenade sur les boulevards extérieurs, à
travers les quartiers neufs, m'arrêtant aux étalages des
grands magasins, comme un provincial qui, de sa vie, n'aurait vu que
de misérables boutiques: je me sentais monter à la tête
une bouffée de cet air actif des grandes villes, à voir
passer cette foule de gens affairés, non qu'ils allassent bien
vite ou qu'ils fussent bien bruyants, mais il me semblait que j'étais
transporté dans le vrai monde et que le pays d'où je
venais n'était, malgré son activité, qu'un pays
désert. Puis, passant sous la porte Sainte, devant laquelle
tout bon orthodoxe doit se signer, j'arrivai à l'intérieur
du Kremlin, autrement dit dans la vieille ville, dans les rues
tortueuses et étroites qui entourent le gostinni-dvor et le
quartier commerçant. Et cependant j'éprouvais une
grande désillusion; je m'attendais à quelque chose de
plus grandiose, de plus vivant, qui contrastât davantage avec
les immenses contrées que je venais de traverser. J'avais été
bien plus impressionné à Nijni-Novgorod, que je n'avais
fait que traverser la veille; la foule y était plus compacte,
plus bruyante; peut-être cela tenait-il à ce que, dans
ce mois, toutes les forces vives de la Russie étaient réunies
dans cette ville, à l'occasion de la fameuse foire de
juillet-août.
Mais ma promenade ne dura pas longtemps et
je retournai bientôt à la gare pour partir dans la
direction de Pétersbourg, de Piter, comme disent les
Russes.
Je marchais de long en large sur le quai, attendant
patiemment qu'on vînt nous ouvrir les portières des
wagons, quand mon attention fut attirée par un groupe nombreux
d'où partaient des pleurs et des exclamations de tous genres.
Étant déjà fort habitué à cette
éternelle scène des adieux, je ne m'en serais pas
préoccupé davantage si je n'eusse entendu le mot
"Sibérie" répété maintes fois.
Intéressé, ou, pour mieux dire, poussé par la
curiosité, je m'approchai et ne tardai pas à apprendre
que toute cette désolation provenait simplement de ce qu'un
jeune homme partait pour la Sibérie. Ce fut le père qui
se chargea de m'expliquer la chose.
La Sibérie, pour les
Russes d'Europe, pour une grande partie du moins, tout comme pour la
plupart des Européens, la Sibérie est un monstre, un
dragon qui a déjà dévoré quantité
de personnes et dont la cruelle faim n'est, ni ne sera jamais
apaisée.
C'est un pays immense, inhabité ou mal
habité, le pays de la glace, le pays de la misère
malgré ses mines d'or. Y vivre est dangereux, à chaque
instant on risque d'être assassiné, volé pour le
moins; c'est le pays des loups et des ours; la vie y est
extraordinairement chère; c'est à peine si l'on y
trouve des logements convenables. On y voyage en hiver sur des
traîneaux attelés de chiens, en été les
chemins sont défoncés par les pluies: les équipages
n'y passent qu'avec mille dangers; en automne et au printemps, il est
totalement impossible de voyager. Ajoutez à cela que c'est le
pays de la déportation; enfin, c'est une contrée
affreuse; on ne dit pas "maudite", vu que bon nombre de ces
pessimistes accordent que les laboureurs peuvent y trouver de vastes
places encore en friche et qu'on peut promptement y faire fortune en
allant travailler aux mines d'or. Mais on ne l'en exècre pas
moins. C'est bon pour les brigands et les assassins d'aller en
Sibérie, mais pour nous, habitants paisibles des villes et des
villages!
Eh bien,
tous ces gens se trompent. La Sibérie n'est pas ce qu'ils
disent; je n'en veux pour preuve que ce passage de Dostoïevski
qui y fut déporté. Je cite textuellement :
"Non seulement au point de vue du
service, mais à beaucoup d'autres encore, on peut trouver le
bonheur en Sibérie. Le climat est excellent; il y a beaucoup
de marchands remarquablement riches et très hospitaliers,
beaucoup d'étrangers tout à fait à leur aise.
Les demoiselles y fleurissent comme des roses et sont extrêmement
chastes; le gibier court dans les rues et s'offre de lui-même
au chasseur ; on boit énormément de vin de Champagne;
le caviar est sans rival; les récoltes rapportent dans
quelques endroits le quinze pour un... En général le
sol est béni; on n'a besoin que de prendre la peine d'en
profiter. En Sibérie, on sait en profiter."
Ces lignes sont écrites depuis
longtemps, il est vrai, mais cela a peu changé depuis quarante
ans.
A ce tableau riant, plein de
bienveillance, d'une bienveillance en quelque sorte excessive de la
part d'un déporté, on peut ajouter d'autres traits non
moins agréables. Entre autres choses, on peut parler des
inépuisables richesses minérales de toute espèce
de l'Oural, des mines du gouvernement d'Yénisséisk, de
celles des bords de la Léna et de l'Amour, des gisements de
houille découverts récemment sur les bords de la Léna,
des nombreuses espèces de végétaux qu'on y
rencontre un peu partout et dont quelques-unes sont encore inconnues,
des ressources que le pays offre aux marchands de fourrures et encore
de bien d'autres choses que j'indiquerais ici, si je ne craignais de
vous importuner par une trop longue description.
Mais revenons
à notre sujet.
Vous vous étonnerez peut-être
que des gens partent, ou laissent partir leurs enfants pour un pays
dont ils disent tant de mal. Votre étonnement va se dissiper:
on trouve de réels avantages à ce déplacement.
On est plus rétribué qu'en Russie; le voyage, aller et
retour, est largement payé aussi, et la pension s'obtient cinq
ou six ans plus tôt que dans les autres parties de
l'empire.
"Vous devez bien comprendre, me dit le père
affligé, que ces divers avantages sont les seuls motifs qui me
permettent de laisser aller mon fils si loin. "Voyant sa grande
douleur, je lui dis que je venais de cette terre maudite, que j'y
étais resté trois ans et que je m'en étais fort
bien trouvé. Dès qu'il sut que j'avais habité
Irkoutsk, ce fut un déluge de questions, d'autant plus que
c'était dans cette ville que le jeune homme se rendait; tous
les parents m'adressaient des demandes plus banales les unes que les
autres; j'avais peine à répondre à tout le
monde; cependant au milieu du brouhaha universel, je pus donner au
jeune voyageur quelques indications précieuses qui me valurent
des milliers de remerciements. Un coup de cloche vient mettre un
terme à mes explications; on ne songe plus qu'à
s'embrasser, à faire des recommandations. Un second coup tinte
puis un troisième... Un dernier embrassement, un dernier
serrement de mains, on ne voudrait pas encore se quitter, on voudrait
prolonger les minutes qui s'écoulent. Le sifflet retentit, le
lourd convoi se met en marche.
"Bon voyage! ne nous oublie
pas! au revoir!"
Les mouchoirs s'agitent, saluant le voyageur
tant que le train est en vue; peu à peu il s'éloigne,
s'amoindrit et disparaît dans le lointain, vers l'Orient, vers
cet Orient encore si peu connu et si digne cependant d'être
étudié!
Dix minutes après, un autre train
m'emportait à St-Pétersbourg.
Et, quittant Moscou,
il me semblait que je quittais la Russie, que je disais un dernier
adieu à ce pays, et je revoyais, dans une vision, les plaines
immenses que je venais de traverser, ces beaux fleuves sur lesquels
j'avais navigué et ces beaux ciels d'hiver dont la nature est
si prodigue là-bas.
Ah! c'est que Pétersbourg, c'est
déjà l'Europe moderne; elle n'a pas ce cachet national
qui se remarque si bien à Moscou, la ville sainte, la mère,
la vieille capitale, celle où les czars vont se faire
couronner!
Et je me pris à regretter la Sibérie, moi
qui, quelques années auparavant, n'y allais qu'avec un
sentiment de crainte et d'hostilité.
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